FLORYAN VARENNES

Camille Bardin

Bonjour à toutes et à tous. J’espère que vous allez bien. Aujourd’hui l’épisode de PRÉSENT.E est consacré à l’artiste Floryan Varennes. (Jinggle : Mama par David Walters)

Camille Bardin

PRÉSENT.E est un podcast dans lequel je souhaite porter au jour ce qui vient en amont puis en aval de l’art contemporain. Mes questions portent donc rarement sur les œuvres en elles-mêmes mais davantage sur toutes les réflexions et les doutes qui gravitent autour de celles-ci. Car ici je m’intéresse d’abord à la manière dont la vie de mon invité.e impacte son travail puis à l’inverse à la façon dont son travail vient impacter sa vie. Dans PRÉSENT.E j’essaie de mener les conversations comme j’ai l’habitude de le faire en tant que critique d’art dans les ateliers d’artistes ou à la terrasse des cafés. Sauf qu’ici nous sommes enregistré.e.s et vous avez la possibilité de tout écouter.

Camille Bardin

J’ai rencontré le travail de Floryan Varennes lors du Salon de Montrouge de 2019. Si j’ai voulu lui consacrer un épisode de PRÉSENT.E c’est parce qu’il se saisit de concepts qui sont légions aujourd’hui dans de nombreuses productions émergentes : il y a le care, la science-fiction, certains parlent parfois même de transhumanisme. Aussi, son travail s’ancre dans une temporalité qui est elle aussi largement convoquée aujourd’hui, à savoir le Moyen-Age. Je voulais donc qu’on revienne sur toutes ces notions et qu’on décortique ensemble ses recherches et les œuvres qui les matérialisent. C’est pourquoi je suis ravie de pouvoir échanger avec lui dans ce nouvel épisode de PRÉSENT.E…  Bonjour Floryan !

Floryan Varennes

 Bonjour Camille.

Camille Bardin

Ça va ?

Floryan Varennes

Ça va très bien et toi ?

Camille Bardin

Très, très bien. Du coup, ton travail naît de la rencontre des antinomies. Dans un texte qu’elle a consacré à ton travail, Ingrid Luquet Gad explique que dans ta production et dans tes recherches, la séduction naît de la violence, la guérison de la guerre et le remède du poison. Pourquoi as-tu décidé d’emprunter cette méthodologie ?

Floryan Varennes

On attaque direct, là ?

Camille Bardin

Allez, dans le dur, direct !

Floryan Varennes

Mon travail, déjà, il est comme tu l’as expliqué, stratifié de plusieurs concepts qui peuvent être parfois très lourds ou au contraire des choses beaucoup plus légères. Et comme tu l’as dit, qui sont aussi empreints d’un certain air du temps. Ce n’est pas à la mode parce qu’en fait, dans ma mythologie personnelle ou dans mon histoire, c’est des choses qui reviennent et qui ont été ancrées depuis, on va dire à peu près 10, 15 ans, depuis ma jeunesse. Et ces antinomies, cette dichotomie, c’est un petit peu la source de mon travail. C’est un petit peu ce qui fait sa force vitale. En tant qu’artiste, la base aussi de ce travail, c’est par les matériaux en eux mêmes. La base, tout part des matériaux. On est dans des effets aussi de transparence, des effets qui sont aussi liés à des matériaux plus mates, des matériaux mous, des matériaux plus fragiles, plus durs, des matériaux qui s’étirent. Toute cette première dichotomie passe à travers ce premier fil, ce premier spectre. Et ensuite, on va, on rentre directement dans des concepts beaucoup plus forts, comme tu l’as dit, ce rapport à des choses beaucoup plus violentes, incisives, piquantes, tranchantes. Donc là, une fois de plus, on rentre dans des schémas visuels. Moi, je travaille beaucoup avec des armes. C’est quelque chose qui a beaucoup transmuté ma pratique. J’ai donc cette double formation de plasticien et d’historien. Et pour en revenir à cette dualité qui est aussi une dualité en termes de temporalité, bien sûr, puisque je pioche dans Le Moyen Âge, je pioche aussi dans la science fiction. Le mot piocher, c’est quelque chose qui est assez ingrat, c’est plutôt à travers de grosses recherches qui ont animé mon travail. Que ce soit avec des matériaux, que ce soit avec des temporalités, que ce soit avec des concepts, cette antinomie, cette dichotomie me permet de parler de choses qui peuvent être assez violentes dans la société, assez violentes pour le grand public, assez violentes aussi pour le public de l’art contemporain, mais qui, sous couvert ou avec un vernis beaucoup plus doux, me permet d’aller frontalement et directement dans le vif du sujet avec, bien sûr, des grands concepts en ce moment que sont la fantaisy, que sont le queer ou le care, qui sont des concepts qui ont traversé tout mon travail, même avant mes études. On en reviendra après dans les questions après. Mais c’est vraiment cette dichotomie vitale qui aussi me permet de pas forcément être à la surface de certaines de mes pièces, de certaines de mes œuvres et qui aussi créent une émulsion et permettent d’avoir un discours polysémique.

Camille Bardin

Oui, c’est ça. C’est en sortant du manichéisme, tu arrives aussi à faire jaillir de nouvelles réflexions, etc. D’ailleurs, en parlant de dichotomie et de d’antinomie en soi, c’est exactement le… Je ne vais pas dire le rôle, mais ce que subit presque cette figure dont on va parler maintenant, c’est une figure qui t’accompagne depuis des années. Tu lui as même consacré un mémoire. Il s’agit de Jeanne d’Arc. De manière assez libre, est ce que tu peux tout simplement nous dire pourquoi elle t’intéresse ? Je crois que tu… T’as confié juste avant que… Tu ne voulais pas parler de Jeanne d’Arc, donc tu peux aussi l’expulser assez rapidement et nous dire aussi pourquoi tu avais la flemme de parler de Jeanne d’Arc encore ?

Floryan Varennes

Je n’ai pas la flemme du tout !

Camille Bardin

Ça me rassure.

Floryan Varennes

Pourquoi Jeanne d’Arc ? Comme je l’ai expliqué, moi, j’ai un parcours un peu atypique. La fantaisy, c’est un peu aussi ce qui a rythmé mon enfance. Donc les jeux vidéo énormément, que ce soit Diablo, que ce soit The Elder Scrolls, que ce soit les jeux de science fiction comme Halo, mais aussi le jeu Fables. C’est ce prisme de jeux vidéo qui est rentré directement dans ma vie avec la fantaisy, le Moyen Âge. Ensuite, ça a été tout ce qui est cinéma. Le Seigneur des Anneaux, quand j’avais 11 ans, la découverte fracassante d’un univers que je ne connaissais pas, puisque le Moyen Âge, je n’avais aucune idée de ce que c’était. J’ai découvert le Moyen Âge, comme beaucoup de ma génération dans les années 90, par le prisme de la fantaisie, par le prisme de la littérature, des jeux vidéo et du cinéma. En plus, après, il y a eu les jeux de rôle, il y a eu les jeux de rôle grandeur nature. Donc là, ça a été la folie. Vraiment, j’étais costumé, il y avait tout un tas d’attirails sur moi assez dingues. Et ça, ça m’a vraiment poursuivi jusqu’à mes 18, 20 ans et j’ai commencé mes études d’art. Et là, j’ai été un petit peu happé par ce qu’on appelle maintenant le gothique revival ou toute cette idéologie du médiévalisme. Qu’est ce que c’est que le médiévalisme ? C’est un rapport au temps qui est contracté et qui nous permet aujourd’hui de parler de l’époque médiévale, mais d’une manière beaucoup plus synthétique ou fantasmée. Et ce, de manière différente, c’est à dire artistique, politique, sociologique, à travers des objets et des artefacts ou toute autre production culturelle et artistique. Et petit à petit, dans mon travail artistique, je n’ai pas pu trop faire ce que je voulais ou dire ce que je voulais aux Beaux Arts, parce qu’en fait, il y a un certain canon à respecter, il y a certaines choses. Moi, j’ai toujours été sculpteur, donc j’ai toujours travaillé du corps sur le corps et les attirails et les équipements médiévaux m’ont toujours intéressé. Jusque là, tout s’est très bien passé. Quatre ans après l’obtention de mon diplôme, je me suis dit « En fait, il me manque quelque chose. J’ai de la nourriture encore à aller chercher, j’ai encore des choses à manger. » Là, tout simplement, j’ai contacté Paris X et je me suis dit « J’ai envie de faire un master en histoire médiévale ». Et là je suis tombé… Enfin je ne suis pas du tout tombé. C’était de la recherche, on regardait le bureau d’étudiants, on regardait tous les directeurs de recherche pour la direction du mémoire. Je suis tombé sur Franck Collard, qui était l’un des spécialistes de Jeanne d’Arc et des poisons. Moi, je trouvais ça absolument incroyable. J’ai fait quelqu’un qui traite de plusieurs thématiques qui sont proches de mon travail. Je me suis dit « C’est intéressant. » Je lui ai envoyé un mail. Je lui ai dit « Je veux travailler sur le médiévalisme, mais je veux aussi travailler sur l’apparat et je veux travailler sur cette notion queer ou sur le genre. » Et il m’a dit « Il n’y a pas beaucoup de choix. » Parce qu’il m’a dit quand même la chevalerie, c’est quelque chose qui a été aisément traitée depuis les années 90. Tout ce qui est l’homoerotisme dans la chevalerie, tout ce qui est aussi les rapports courtois, l’amour courtois, la torture courtoise aussi, toutes ces choses là. Je me suis dit « Bon ». Et je lui ai dit « Mais je travaille sur le médiévalisme, sur les oripeaux, sur les restes que de cette époque nous a léguer de manière transformée ». Il m’a dit « J’ai peut-être un sujet pour vous ». Et il m’a dit « Vous pensez quoi de Jeanne ? » J’étais là « Bah… euh… »

Camille Bardin

Oui, il y a Le Pen qui hurle son prénom, c’est tout de suite l’image qu’on en a souvent.

Floryan Varennes

Oui, bien sûr. D’ailleurs, je voulais appeler mon mémoire « Jeanne au secours. »

Camille Bardin

Hahahahaa !

Floryan Varennes

J’étais là « On va se réapproprier carrément ce genre de choses. »

Camille Bardin

Ben clairement !

Floryan Varennes

Moi, j’étais là « C’est bon, il faut y aller, on y va à fond. » Mais il m’a dit « Non. » Mais il m’a dit « Le médiévalisme, très bien. L’apparat, OK. Elle est tout pile dans ce qu’il faut dans votre recherche. Et le genre, c’est quelqu’un qui trouble, qui fluidifie le genre et qui surtout transgresse son rôle social et son rôle genré en quelque sorte, si on peut dire ça comme ça, parce que là, je contracte. Je synthétise énormément. Et je me suis dit « OK, c’est parti. » Et là, je me suis aperçu. Mais la folie ! Jeanne d’Arc, c’est une star. C’est la resta du Moyen Âge. En plus, la France l’a choisi comme patronne. Ils auraient pu choisir 1 000 saintes, 1 000 autres femmes. Ils ont choisi la seule femme qui transgresse toutes les règles du Moyen Âge. Toutes.

Camille Bardin

Ça me donne des frissons ! Hahaha 

Floryan Varennes

Hahaha ! Je me suis aussi aperçu que Jeanne d’Arc, c’est une histoire compliquée, une histoire courte. En plus, elle a été bien sûr brûlée trois fois, à trois reprises. Ils ont voulu qu’il n’y ait aucun risque pour que sa mémoire soit oubliée. Bon bah, malheureusement, c’est tout le contraire qui s’est passé. En plus, avec son histoire vraiment lourde, compliquée. On parle souvent d’elle comme une combattante, alors qu’en fait, c’est une porte étendard. C’est quelqu’un qui a cette capacité d’entraîner les gens et qui avait des missions aussi, qui sait donner des missions et qui a changé, transformé son apparence et qui a aussi su transgresser son genre. Pourquoi je dis « transgresser son genre » ? Puisqu’au Moyen Âge, il y a des rapports sociaux qui sont très forts, des rapports de classe qui sont très forts et qui indiquent une position. Et aussi des rapports de genre. Et pour nous, par exemple, dans notre société, au 21ème siècle, une femme dirigeante aura à même avoir qu’une femme qui travaille, par exemple, qui est ouvrière ou une autre femme de la société. Alors qu’au Moyen Âge, pas du tout. Une femme dirigeante ou une femme, par exemple, noble aura beaucoup plus à voir avec un homme noble qu’une femme du peuple. Et tous ces rapports sociaux catégoriques sont à prendre avec des pincettes et à recontextualiser au Moyen Âge. C’est pour ça que Jeanne d’Arc je l’ai trouvé incroyable. Et je me suis dit « Waouh, il se passe quelque chose ». Et en plus, il y avait un angle mort. Il y avait un point aveugle qu’il fallait absolument s’en saisir, c’est à dire que moi, j’ai fait une recherche sur son apparence et comment son apparence indique aussi sa position et surtout comment son apparence est représentée au XIXᵉ siècle, à partir du XIXᵉ siècle. Et c’est là que pour moi ça a été assez rapide. Il y a plusieurs courants sur le médiévalisme, c’est à dire j’ai étudié ces représentations qui ne sont faites que par des hommes, bien sûr.

Camille Bardin

Bien sûr ! Sinon c’est pas drôle.

Floryan Varennes

Au XIXᵉ siècle, des hommes d’un certain milieu social, assez riche qui lui donnent un corps. Mais il y a aussi une certaine recherche de vérité dans ces hommes du XIXᵉ parce qu’il y a une recherche sur une véracité. Certains la dépeignent comme elle est vraiment connue dans les chroniques, c’est à dire petite, brune, assez forte. Forte de manière sportive dans ces cas là, forte. Et d’autres l’ont complètement idéalisé. Une Jeanne d’Arc, d’1m90, les cheveux longs, blonds.

Camille Bardin

Des boobs énormes ! Hahaha

Floryan Varennes

Exactement, des boobs à travers l’armure, etc. C’est toute cette construction que j’ai analysée. Je suis parti des romantiques pour aller jusqu’au symbolistes en travaillant aussi sur le courant préraphaélite qui est un courant qui, de nos jours, on essaie de redistribuer les cartes sur ce courant qui n’est fait que d’hommes, mais qui a dépeint les femmes. Enfin… Les femmes ou plutôt la femme, parce qu’en fait, c’est quasiment le même visage tout le temps. C’est que des rousses, assez sublimes. Mais Jeanne d’Arc sort du lot parce qu’elle a été beaucoup travaillée par les peintres préraphaélistes. Et, moi, ça a été… Mon mémoire… J’ai trouvé plus de 350 tableaux sur Jeanne d’Arc. C’est l’une des figures féminines les plus représentées, les plus peintes dans l’histoire occidentale. J’ai essayé ensuite d’étirer cette représentation visuelle parce que les peintures, c’est bien, mais maintenant, je me suis intéressé aux jeux vidéo, je me suis intéressé aux mangas, aux animés. Et en fait, c’est une resta en Amérique et au Japon.

Camille Bardin

C’est incroyable hein !

Floryan Varennes

Il faut savoir que le pouvoir qu’elle a… C’est une icône féministe et une icône trans en Amérique et au Japon, beaucoup aussi énormément en Angleterre. Le problème, c’est qu’en France, elle s’est faite accaparer par un courant politique qui a été très mis en avant. Sauf qu’au XIXᵉ, il y avait cette tension entre, de manière synthétique, la droite et la gauche. La gauche qui la récupère parce que c’est une fille du peuple. Même si on sait maintenant avec du recul que son père était plutôt un notable, donc pas de problème d’argent. Elle n’était pas bergère non plus. C’est une construction identitaire du XIXᵉ siècle. Pourquoi une bergère ? Parce qu’elle guide le peuple, etc. Et donc elle est récupérée par les aristos et par une branche beaucoup plus noble, puisqu’elle a aidé le roi. Et bien sûr, la France a choisi la patronne, une sainte, la seule personne la plus qui clive et qui transgresse toutes les normes.Et tout ce rapport au Moyen Âge, en fait, il s’est condensé dans mon travail et par la suite avec la fantaisy. Et donc là, ça a pris une force dans mon travail et je me suis intéressé aux normes, à la vie des médiévaux. Et je vais finir par ça aussi, pourquoi le Moyen Âge ? Parce que ça me permet de comparer notre société actuelle avec une autre de manière recontextualisée, en faisant des passerelles, des ponts et en voyant s’il y a des disruptions dans notre société ou s’il y a au contraire des continuités.

Camille Bardin

Très bien. C’est hyper intéressant. C’est hyper intéressant, mais on va prendre un tournant. Et en même temps, ça se tient parce que du coup, là, on a parlé du Moyen Âge qui est cette période dont on se saisit énormément en ce moment, notamment des jeunes artistes, etc, qui vraiment se saisissent de ce courant là et aussi de jeunes artistes queers. Du coup, je voulais parler de toutes ces notions qui sont énormément aujourd’hui, dont on saisit énormément. Je dirais même qu’aujourd’hui, on assiste à une crise du vocabulaire des luttes, c’est à dire que toute une terminologie qui était jusqu’ici employée pour formuler politiquement des idées se retrouve galvaudée. C’est le cas du terme « care » qui est largement mobilisé quand on parle de ton travail. J’ai l’impression qu’une des stratégies que tu mets en place, peut-être pour lui donner du sens, c’est justement de confronter ce terme à ses antinomies, comme les armes militaires, par exemple. C’est notamment ce que propose ton œuvre Matriarche, qui est autant une figure protectrice qu’un être menaçant. Qu’est ce que tu penses de tout ça ?

Floryan Varennes

En ce qui concerne la terminologie de « galvaudé », je suis tout à fait d’accord. Il y a trois mots qui reviennent souvent dans mon travail qui sont la fantaisy, le queer et le « care ». Le « care », il y a ce rapport à Jeanne d’Arc aussi, c’est à dire que comment je remets en avant, je sollicite sa figure et j’essaye d’en prendre soin. J’essaye de lui redonner une place qui est importante. Elle est très importante dans la jeune génération de chercheurs comme actuellement le Moyen Âge aussi. Il faut savoir que tout comme les jeunes artistes, les jeunes chercheurs sont très prolifiques et ont complètement rénové depuis 40 ans toute la recherche médiévale. Ce rapport au care, moi, dans mon histoire personnelle, c’est à travers ma maman, elle est infirmière. Et moi, j’ai vu ma mère travailler, je l’ai, j’ai vu ma mère trimer, j’ai vu ma mère avoir été… J’emploie des mots durs, mais broyée par l’Hôpital, par la fonction publique hospitalière. Pour exemple… Heureusement que ma mère part à la retraite quand ce podcast sera sorti, parce qu’il n’y aura pas de souci ! Mais ma mère a quand même une maladie assez lourde et on l’a mise dans un service Covid pendant le Covid, alors que c’était bien stipulé qu’il ne fallait surtout pas la mettre parce qu’il y avait des antécédents médicaux très graves. Ça, c’est un exemple parmi tant d’autres. En même temps, il y a une crise du soin. On est dans une care crisis. Je pense que la COVID 19 l’a montré à maintes reprises que c’est sous tension. Et il y a aussi quelque chose qui est intéressant, c’est que les politiques se sont emparés du mot « care ». La toute première, c’était Martine Aubry, déjà. Donc, ce n’est pas nouveau. Aussi dans la sphère politique, dans la sphère publique. Et je pense que ce mot galvaudé aussi, moi, je me suis permis de l’employer très souvent et de faire beaucoup de dossiers sur cette notion de care avant la Covid. J’avais été pris à la synagogue de Delm en 2020, pendant le confinement, juste après. On était confinés, on est sortis, je suis allé à la synagogue de Delm et là, je me suis dit « OK, il y a un enjeu, il y a une stratification, une convergence de recherche sur pourquoi le care ? Qu’est ce que le care ? C’est quoi le care ? C’est quoi ?» 

Camille Bardin

Oui, et tout le monde l’emploie ! Tu peux faire un entretien d’embauche et la personne va te dire « Vraiment, on pratique le care. » Mais qu’est ce que tu mets là dessous ?

Floryan Varennes

C’est toute la problématique de la terminologie en France. Le care, c’est l’univers du soin. Mais en fait, c’est quoi soigner ? C’est prendre soin de l’autre, prendre soin de soi, avoir un rapport à cette sollicitude. Et tout ça, moi, ça me ramène vraiment dans ma mythologie personnelle de ma maman, où j’ai vu, elle était passionnée par son travail. Sauf que la passion, au bout d’un moment, elle fane. Quand on est broyé par une institution qui, des fois, la mettait beaucoup en avant aussi et des fois, au contraire, la mise dans des situations complexes. Moi, j’ai toujours entendu ma mère parler de son travail comme étant un pilier de la société. Je veux dire, c’est des personnes, toutes les personnes qui… Toutes les personnes qui soignent, qui sont là pour nous quand on est dans des états de faiblesse, dans des états de choc, dans des états graves, ont un don de soi, ont un dévouement. Et ce dévouement passe bien sûr par la guérison, passe par la chirurgie, passe par la chirurgie, passe par aussi l’écoute.

Camille Bardin

Bien sûr.

Floryan Varennes

On l’oublie souvent, mais l’écoute, c’est le premier état du care pour moi. Et pour en revenir à ce travail aussi sur la Matriarche. C’est que moi, j’ai beaucoup récupéré, comme ma mère était à l’hôpital, d’éléments hospitaliers. Elle ramenait toujours dans ses poches des ciseaux, des capsules, des seringues, des choses… Des seringues sans aiguille, je parle bien sûr. J’ai toujours fantasmé l’hôpital, tout comme je fantasmais le Moyen Âge. J’avais une certaine idée. Et à partir de là, à la synagogue de Delm, j’ai beaucoup travaillé sur le care. J’ai beaucoup lu, j’ai beaucoup recherché, j’ai beaucoup questionné ma mère parce qu’elle avait 60 ans. Je me suis dit « Mais en fait, c’est quoi ton travail ? » J’ai compris certains tenants et certains aboutissants et par la suite, j’ai fait carrément une résidence à l’hôpital à Chambéry. Et là, je me suis dit « OK, je vois ce qui se passe. Ok, c’est compliqué. Ok, il y a des rapports de hiérarchie. Ok, il y a des rapports de normes. Ok, c’est compliqué. » Et il y a des instances de pouvoir et il y a des instances aussi très complexes qui se jouent. Il y a des tensions qui se jouent aussi en termes cathartiques, puisque les soignants et les soignées doivent faire ensemble, construire ensemble quelque chose qui sont ce grand mot qui est l’hôpital. Et donc moi, je suis intervenu à l’hôpital pour avoir un point de vue sur les patients, pour avoir un point de vue sur les soignants et aussi avoir un point de vue… On l’oublie souvent dans ce trio, c’est la famille des patients.

Camille Bardin

Bien sûr.

Floryan Varennes

Et là, quand on comprend cette trigonométrie ou cette trinité, on voit ce qui se passe dans les hôpitaux et on comprend les tensions, les enjeux. Pour moi, je ne remercierai jamais aussi les personnes du monde hospitalier, c’est hyper important. Et en même temps, ils sont très humains tout en étant déshumanisés. Il faut qu’ils se protègent eux mêmes. Et la Matriarche, elle est arrivée dans un contexte où je me suis beaucoup, en 2020, questionné sur « OK, comment travailler le care ? » Il y a une notion qui revient beaucoup, c’est la protection. Qui va de mise avec l’attaque ou la surveillance. Bien sûr, on est toujours dans cette dualité. Comment parler de protection ? Cette idée, je parle… Benoît Lamy de La Chapelle, le directeur de la synagogue de Delm, parle de mon travail comme d’une médaille. Une médaille parce que ça a deux faces. Ça a une face visible, une face invisible. C’est plusieurs mondes qui se contractent et la Matriarche, c’est ça. C’est une sculpture qui est faite en PVC transparent, que j’ai transformée et que j’ai utilisé à travers des pièces d’armure du XVe siècle. C’est des pièces d’armure que j’ai reprises et que j’ai retravaillées, redécoupées, puis par la suite rivetées et qui donnent une forme que j’ai genrée, la Matriarche. Puis j’en ai fait plusieurs de manière beaucoup plus féminine et une certaine féminité frontale, directe, presque menaçante, mais en même temps…

Camille Bardin

On dirait une espèce de fleur carnivore qui, si tu glisses ta main, va t’attraper.

Floryan Varennes

Et en même temps, c’est une gardienne pour moi. J’aime bien humaniser mon travail, parce qu’il n’y a pas de corps, comme tu l’as dit.

Camille Bardin

Oui, je disais que les corps étaient en négatifs dans ton travail.

Floryan Varennes

Tout à fait. C’est aussi une manière pour moi de travailler avec des pièces d’armure, ce qui protège le corps. Je le réutilise et je réinjecte ça dans des sculptures qui ont une particularité d’être duales. À travers cette tête menaçante, surveillante, elle nous garde, elle nous protège et en même temps, elle traite de questions artistiques, politiques. Qu’est ce que c’est qu’une sculpture ? Est ce que la transparence fait partie intégrante d’une œuvre ? Comment aussi on peut garder cette œuvre ? Comment elle interagit dans l’espace ? Puisque elle est en suspension. Et puis, pour moi, si je fais de l’art aussi, c’est pour transmettre des messages, certes, parler de formes, certes, mais aussi, pour moi, ça doit transmettre des émotions et une sensibilité. C’est une certaine histoire des mentalités, une certaine histoire des sensibilités. J’espère quand je vais voir une exposition, il faut qu’il se passe quelque chose. J’ai essayé de créer cette impulsion avec la Matriarche.

Camille Bardin

Complètement. Je vais me permettre, parce que tu parles de ses corps en négatifs dont on parlait tout à l’heure avant de mettre rec, mais du coup, on se trouve chez moi et tu es tombée sur le livre Art and Queerculture et tu l’as feuilletée rapidement et tu m’as dit « Mais il n’y a que du sexe et des corps et des machins. Dès qu’on parle du queer, il faut évidemment qu’on montre des corps. » Toi, en l’occurrence, le corps n’apparaît jamais dans ton travail. Il est, comme je le disais, en négatif. Est ce que tu veux qu’on creuse un peu là dessus ? Parce que je trouvais ça hyper intéressant comme comme comme remarque que tu as faite en arrivant.

Floryan Varennes

Oui, bien sûr. Ça part juste d’un constat que moi, je suis ancien danseur. J’ai fait de la danse de mes 16/18 jusqu’à mes 25/26, donc j’ai beaucoup utilisé mon corps. Je l’ai beaucoup subi. En plus, j’avais des problèmes de dos, scoliose, cyphose, donc j’ai bien trimé avec mon corps. Ça a été un engagement total. Quand j’ai fait de l’art de plus en plus, quand j’ai fait mes études, mais plus du tout maintenant, j’ai beaucoup de travail avec le vêtement. Le vêtement, c’était le prémisse des armures, des armes, des appareillages, des éléments de parade aussi, qui parle du corps, mais qui ne le montre jamais. C’est toute cette force aussi, c’est comment on peut parler de ce qui nous entoure aujourd’hui, constamment, partout, dans toutes les images, les représentations, les recherches, le corps, le corps, le corps, même dans l’architecture. L’architecture, c’est quoi ? C’est du corps qui doit être habité.

Camille Bardin

Comment faire habiter ? Oui, comment habiter ?

Floryan Varennes

Je me suis dit « OK ». Mais ça s’est fait de manière intuitive. J’ai jamais voulu travailler le corps. En plus, quand je le travaille, c’est la catastrophe. J’ai essayé plusieurs fois, j’étais là « Ça ne va pas du tout ».

Camille Bardin

Ça ne marche pas.

Floryan Varennes

Oui, non, c’est ça, ça ne marche pas et c’est trop frontal, c’est direct. Je me suis dit « OK, on va prendre un chemin de traverse, on va le travailler par cette négativité, par aussi cette apesanteur ». Ça me permet d’avoir du recul et ça me permet de dégenrer. Ça me permet de déclasser. Ça me permet aussi de… On ne parle plus d’enfance, on ne parle plus de personnes âgées. Ça me permet de parler du corps en lui même, mais aussi de ce qui le compose, c’est à dire sa biologie, c’est à dire son anatomie. J’utilise aussi beaucoup d’armes dans mon travail qui sont des extensions. J’utilise des éléments de protection qui sont l’armure qui, pour moi, était très liée à la chevalerie masculine, mais que je recompose complètement différemment, et des éléments de parade aussi. Un élément qui traverse beaucoup toutes mes recherches et mes investigations, c’est les emblèmes et les étendards, parce que ce sont les seuls symboles symboliques. C’est les seuls objets qui nous permettent, à travers une métaphore, à travers une forme, de comprendre tout un univers. J’essaie avec le peu que j’ai de questionner, d’apporter des réponses, d’être doux. Ça se voit pas, même s’ il y a une violence vitale dans mon travail, mais j’essaie toujours d’amener un regard doux, quelque chose qui, même si je suis direct et frontal, mon travail, j’essaie toujours qu’il ne le soient pas et dans le rapport à la transparence aussi. S’il n’y a pas de corps, ça passe par le médium du vert, du PVC transparent, par des médiums aussi, par les odeurs, beaucoup.

Camille Bardin

Oui, il y a beaucoup de fleurs aussi dans ton travail.

Floryan Varennes

Oui, fleurs séchées, beaucoup. Ce qui se rapporte au Moyen Âge aussi, avec Hildegarde de Bingen, qui a beaucoup transcendé toutes mes recherches.

Camille Bardin

C’est hyper intéressant. Je ne sais pas si tu as eu l’occasion de tomber dessus, mais il y a quelques semaines, au moment où on enregistre, Thomas Conchou a sorti un court essai dans le cadre d’un appel à contribution de la fondation Ricard, dans lequel il se saisit d’une notion passionnante, la chronopolitique, qui réunit les différentes manières d’engager, de négocier ou de refuser les normes temporelles dans lesquelles nous vivons. J’ai l’impression que ta pratique peut tout à fait s’inscrire dans cette démarche, à savoir que si le temps s’étalait sur une feuille, ton travail consisterait à venir la froisser afin que les moments que l’on situe dans le passé entrent en contact avec le présent et pourquoi pas même le futur. Le temps semble être un médium à part entière dans ton travail. Comme on l’a vu, t’as également un master en histoire médiévale. Pourquoi cet intérêt pour le temps ? Pourquoi t’as décidé de froisser cette feuille ?

Floryan Varennes

C’est une très, très belle métaphore. Parce que pour moi, le temps, c’est un médium comme un autre. Quand je dis un médium, c’est à dire c’est un matériau qui est malléable. Le problème de sa malléabilité, c’est qu’on peut faire dire ce qu’on veut comme on veut. Justement, moi, j’essaye avec mes recherches, avec toujours cet rapport à la référence, à la lecture, de ne pas fantasmer ce rapport au temps, ce rapport aux temporalités, ce rapport aussi à cet ailleurs, en quelque sorte. Cette feuille froissée, c’est vraiment ce concept chronopolitique. C’est un concept qui existait déjà avec le Moyen Âge et avec les futures sciences fictionnelles, c’est à dire qu’est ce que c’est que là, tout simplement le rapport à la temporalité et à l’historicisation du temps ? Jacques Le Goff en parlait beaucoup, qu’en fait, les périodes sont elles mêmes délimitées par nous et par les personnes qui contrôlent le présent. Qui contrôlent le présent, contrôlent le passé, bien sûr, ou lui fait dire ce qu’on en a envie. Ce qui était largement possible jusqu’au XIXᵉ siècle, maintenant un peu moins. Mais c’est quelque chose dans lequel je viens piocher, que je viens interroger, que je viens reprendre beaucoup avec ce rapport de marge. Moi, dans mon travail, j’emploie souvent l’histoire des marges. Il y a la grande histoire, les grandes histoires ou les grands futurs aussi, parce que là, on fait la projection aussi bien sûr de qu’est ce que c’est que le futur ? Comment c’est historicisé ? Est-ce qu’on parle du présentisme ou de l’éternalisme, qui sont deux concepts ? En histoire, est ce que le présent est tout le temps présent ? Et donc ce rapport à la mémoire, en fait, il est égal, il est direct. Ou alors l’éternalisme, est-ce que les ruines du passé seront toujours les ruines du futur ? Et petit à petit, j’ai commencé à piocher vraiment dans le Moyen Âge de manière synthétique. Là, on en parle vraiment, mais moi, c’est ce rapport au corps, comment on soignait au Moyen Âge à travers justement les instances qui se rentrent en confrontation, c’est à dire la religion, qui soigne d’une certaine manière un regard sur le corps, un regard sur la guérison et en même temps, les guérisseurs, les guérisseuses, en même temps, les médecins, les barbiers qui avaient un rapport anatomique direct au corps et des savoirs cachés que la religion a voulu cacher énormément, qui s’est complètement inversé avec les siècles. Parce que aussi, le Moyen Âge, c’est quelque chose qui est rempli de stéréotypes qui sont maintenant complètement infondés depuis 50 ans. La rénovation des études médiévales, les gens se lavent, les gens ne font pas la guerre tout le temps. Ce n’est pas Game of Thrones, même si c’est une belle vision, ce n’était absolument pas le cas. Aussi, ce froissage, ça me permet d’imaginer des futurs spéculatifs. Ça, c’est un terme qu’ Ingrid Luquet Gad a employé dans mon travail, de pouvoir me projeter dans le futur et de pouvoir imaginer comment ces corps peuvent être réparés, nos corps. Bien sûr, quand on parle de corps, on parle d’inégalités, de diversité, de mentalités différentes, d’handicap, de validité, de rapport de classe, de rapport de… Je n’aime pas ce mot, de rapport de race aussi. Et aussi comment on soigne ? Comment on soigne ? De quelle manière on soigne ? Et le futur, quand je dis le futur avec un grand F, ça me permet de… C’est une projection. De toute façon, que ce soit passé ou futur, on est dans des projections.

Camille Bardin

Oui, de toute manière. Tu parlais d’ailleurs et je trouve ce terme parfait. C’est vraiment ça.

Floryan Varennes

Oui, c’est ça. C’est vraiment un ailleurs, c’est à dire qu’on a quoi ? On a des ruines, on a beaucoup d’archives, beaucoup d’objets, mais on essaye autant que faire se peut de reconstruire un passé qui maintenant est de plus en plus présent. Tout en se projetant dans un futur qui nous permet de contracter certains mots MAUX ou MOTS de notre présent. Cette feuille froissée, cette historicité qu’on essaye de découper, de recomposer, je pense que c’est la base de ma pratique. C’est vrai que tu le soulèves, mais pour moi, le temps, je n’ai jamais fait gaffe.

Camille Bardin

Ah ouais ? C’est drôle !

Floryan Varennes

C’était toujours ce rapport… Une fois de plus, c’est polarisé. Une fois de plus, on est dans une dichotomie. Tu voix,  le passé/le futur. Mais ce rapport vraiment au corps sans jamais le montrer, aux soins sans jamais utiliser de médicament. J’ai un rapport à la pharmacopée aussi très fort. J’ai beaucoup d’odeurs aussi. Je me suis beaucoup intéressé à la phytothérapie, à l’aromathérapie, comme on soigne aussi de manière indirecte aux sciences dures. La chirurgie, moi, c’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup. Une de mes pièces s’appelle Hildegarde, parce que j’étais là… C’est bien beau, tous ces robots qui ont des noms de mecs, en plus des noms d’artistes, tu vois le robot Da Vinci à plusieurs bras, j’étais là… J’ai envie aussi d’apporter un regard, un pas de côté en créant toute une installation qui sont des civières matelassées ou sur lesquelles j’ai appliqué le nom d’Hildegarde, parce que pour moi, déjà, c’est quelqu’un d’hyper important. Déjà, de par le fait que ce soit une religieuse, mais pas que. C’était aussi une musicienne, c’est aussi une guérisseuse, c’est une polymathe, c’est une génie universelle. Pour moi, Hildegarde, c’est un peu le pendant de Léonard da Vinci.

Camille Bardin

Oh c’est chic, ça me va ! J’ai trop hâte d’avoir la réponse à cette question que je vais te poser parce que vraiment, là, je ne pressens rien du tout. Il y a une œuvre… J’ai l’impression d’avoir été enquêtrice, vraiment. Il y a une œuvre qui date de 2016 et qui est présentée dans des textes plus anciens comme « Matricielle » pour ta pratique. Et le mot revient plusieurs fois en plus. Cette œuvre s’appelle Eva Insula. Je n’ai pas réussi à trouver de photo d’elle. Elle n’apparaît pas non plus dans ton portfolio. Est-ce que tu veux nous en parler et nous dire pourquoi tu as a priori choisi d’éteindre cette œuvre ?

Floryan Varennes

Elle n’est pas éteinte. Elle a été recomposée. Aujourd’hui, Eva Insula, c’est devenu Arca Insula. C’est un foulard et c’est cette photo que j’ai fait imprimer sur des foulards. Ça a été la toute première, toute première œuvre qui traite du corps et comment on soigne le corps. Eva Insula, ça vient d’une de mes amies qui s’appelle Ève et qui est diabétique. J’ai toujours vu auparavant, il y a huit ans, je l’ai toujours vu se piquer. C’est très ritualisé. Elle est obligée de se piquer, de s’injecter de l’insuline, d’avoir un rapport à la douleur pour se garder en vie. Ça aussi, c’est une antinomie. Ça, c’est un bouclier, c’est une protection, tout en même temps, c’est une attaque. Je l’ai toujours vue à plusieurs fois par jour pendant son temps de glycémie et elle gardait ses petits bouchons, ces aiguilles qui étaient avec quelques gouttes encore d’insuline. J’ai essayé de comprendre cette maladie auto-immune qui touche une bonne partie de la population quand même. Je me suis dit « OK, j’essaie de comprendre c’est quoi le diabète, diabétès, bien sûr en latin, ça veut dire l’eau qui coule, qui transpercent le corps. J’étais là « OK, ça devient intéressant ». Parce que moi, il y a toujours une recherche dans mon travail philologique. Tous les mots ont un sens et tous les mots proviennent d’une terminologie particulière. Donc Eva Isula, c’était une photo. J’ai récupéré… En plus, elle s’appelle Ève. Je trouve ça génial.

Camille Bardin

Non mais clairement !  Ça devait être ton amie quoi hahah ! 

Floryan Varennes

Mais oui, non mais Eve quoi… Première femme. J’étais là « OK, super. » Elle se pique, incroyable. Elle se pique avec de l’insuline hahaha. Elle a récupéré pendant un an tous les bouchons. Je lui ai pas demandé, elle me dit « Tiens ». Elle savait que ça m’intéressait beaucoup en 2014 et je me suis dit, ok, super en plus c’est hyper bien designé, l’objet incroyable. Je trouve les objets médicaux, mais d’un design, d’une forme… C’est presque doux alors que c’est acéré quand même. Il faut pas l’oublier, mais c’est des objets qui déchiquettent des corps, qui les transpercent, qui les ouvrent. Pour guérir, on est presque obligé, c’est quasi systématique de passer par un état de violence. Même quand on soigne un cancer, on le bombarde d’anticorps, on attaque. C’est là aussi l’art militaire, on est face à un vocabulaire militaire très fort. Donc, elle se piquait et elle m’a tout donné. Je me suis dit « OK, comment parler de cette maladie ? Comment lui donner un sens ? Comment aussi, ce qui était assez dingue, représenter sans tomber dans un pathos monstrueux, je trouve ? » Je les ai agglomérés ensemble avec de la colle chaude. Au début, j’ai récupéré les capuchons, je les ai fait fondre. C’était trop compliqué, mais j’aime quand c’est intrinsèque, comme le matériau, il crée du sens. J’ai cherché la composition de ce plastique, je l’ai récupéré, je l’ai fait fondre et j’ai gardé la moitié des petits bouchons d’insuline avec des aiguilles, l’autre moitié, je l’ai fait fondre, que j’ai agglomérée et ça a donné un petit bouclier. Vu que le bouchon était concave, au lieu que ça soit un bouclier droit, le bouclier est devenu concave. Je l’ai pris en photo, donc il y avait ce rapport au relief, c’est à dire que même quand j’essaye de faire de la 2D, le relief est là…

Camille Bardin

Ça ne marche pas ! Hahah

Floryan Varennes

Non, la sculpture est toujours présente ! Hahaha et là, je me suis dit « OK, on a cette photo Eva Insula – donc Insuline, Ève, tout simplement. Il se passe quelque chose. » Mais je me suis dit « Une photo, c’est bien, mais ce n’est pas assez. » C’est…

Camille Bardin

Oui c’est assez loin de ta pratique jusqu’ici.

Floryan Varennes

Oui. Et j’étais là « OK, comment on pourrait se parer d’une maladie ? Comment on pourrait se parer métaphoriquement d’une maladie qui nous protège ? » Et là, je me suis dit « Parure, parure, OK, foulard. » Et là, ça a été direct. J’ai fait imprimer cette photo sur un foulard et ça a été pour moi une première pièce matricielle. Ce rapport justement aux soins, ce rapport à la sollicitude, le fait aussi que je peux transgresser ces matériaux, puisque ce matériau, normalement, elle doit le redonner. Je ne peux pas l’utiliser si c’est du matériau spécifique.

Camille Bardin

Bien sûr ! Okkk ! Je dis « bien sûr » mais en fait je ne savais pas du tout. Hahahah

Floryan Varennes

Hahah ! Ce matériau, elle ne doit surtout pas me le donner. C’est régi par des lois, elle doit le redonner dans certaines pharmacies puisque c’est des déchets médicaux. Moi, j’étais là « Non, donne, c’est bien, c’est de l’art. » Ça va prendre un autre statut, hop ! Après moi, cette photo, je l’ai toujours. Cet objet, je l’ai toujours. Il est bien conservé et j’en ai fait plusieurs foulards. C’est devenu un multiple et pour moi, ce qui était assez drôle puisque quand je le montre, les pièces sont agrandies, mais les diabétiques ou les personnes diabétiques reconnaissent tout de suite ce qui se passe.

Camille Bardin

Oui, tu m’étonnes. Ça fait tellement partie de leur quotidien.

Floryan Varennes

C’est ça. Et puis, il y a cette contraction aussi entre, comme tu l’as dit, le Moyen Âge, ce rapport au bouclier, ce rapport à la protection. Et puis, dessus, il y a des mots comme E47, E18 qui sont les composants de ces capsules, de ces bouchons. Et là, pareil, on rentre dans une contraction une fois de plus et en même temps, c’est un foulard. On peut s’en parer, s’een emparer aussi. Cette idée aussi de bas relief, c’est à dire moi, je le mets au mur. Je le mets comme un objet, un apparat aussi. Une panoplie aussi. Et en même temps, on le porte.

Camille Bardin

Trop bien ! Oh je suis trop contente de savoir ce qu’il y a derrière cette oeuvre. Je me disais « Mais qu’est ce qu’il y a derrière ? Mince alors ! » Je suis trop contente. On bifurque encore totalement, juste avant la dernière question de présente, je voulais qu’on parle d’un projet que tu as mené cette année. Je sais qu’il t’a pris un temps fou parce qu’on s’est eu plusieurs fois au téléphone cette année et c’était essentiellement pour parler de ce projet là. Qui s’appelle ADN. Tu y vas ?

Floryan Varennes

Allez, c’est parti ! Ça vient d’un constat que les écoles d’art en France, ça forme à être artiste, mais ça ne forme pas à comprendre le système qu’il y a derrière. En même temps, c’est compliqué parce que moi, je parle d’une vocation, c’est vocatif. Le métier d’artiste, de critique aussi, de chorégraphe, d’auteur, c’est quelque chose qu’on a dans les tripes, c’est quelque chose qu’on a en nous et on y pense tout le temps. C’est quelque chose qui est dans une dualité. Ça nous fait mal et en même temps, on en a envie, ça nous fait du bien.

Camille Bardin

Oui, là, on y est tout pile !

Floryan Varennes

Et l’école, qui est un système étatique, qui est représentatif partout en région, permet de développer cette sensibilité à travers plusieurs professeurs qui nous permettent petit à petit de travailler notre technique, de travailler nos concepts, mais ne nous font pas du tout comprendre le système qu’il y a derrière. L’école ne donne pas ces clés. Elle commence à peine à les donner et j’en suis ravi parce que moi, c’est venu pendant le Covid, sur Insta, j’avais fait une petite story. « Si vous avez des questions, les jeunes plasticiens, n’hésitez pas. » Moi, j’ai du temps. J’écrivais mon mémoire sur Jeanne d’Arc pendant ce temps là, donc j’avais vraiment du temps. J’étais deux mois tout seul chez moi en train d’écrire, en train de réfléchir et j’étais là « Bon, je vais avoir deux ou trois messages. J’ai eu à peu près 150 messages de jeunes artistes qui m’ont dit « En fait, on n’est pas aidés à l’école. »

Camille Bardin

Ça dit bien le besoin.

Floryan Varennes

C’est un besoin vital. Et maintenant, depuis 2020 à peu près, il y a certains profs dans certaines écoles de l’ ANDEA, l’Association des écoles d’art de France, qui, de plus en plus, essayent d’appliquer un programme pour les jeunes étudiants, pour la compréhension de ce système. Moi, je me suis dit « OK, je vais me relever un défi. » Et ça rentre aussi pour moi totalement dans ce rapport au care, c’est la sollicitude, c’est l’aide, l’entraide. Le programme ADN est né. Ces trois lettres, bon bien sûr ADN, c’est pour faire un petit…

Camille Bardin

Oui, on l’a.

Floryan Varennes

Ya les futurs spéculatifs, le rapport aux biotechnologies, l’infiniment petit qui en même temps soigne l’infiniment grand. J’ai transformé ces trois lettres en autonomie, développement, innovation. Et je me suis dit « OK, en fait, ça va être une formation séquentielle d’accompagnement et qui va permettre la professionnalisation pour la jeune création, mais aussi les métiers de l’art. Parce que je me suis dit, les plasticiens, on s’en sort pas, mais ce programme, il peut être aussi appliqué aux arts visuels, aux arts appliqués, aux arts décoratifs, aux arts numériques, aux arts interactifs, à tout ce qui est les grandes branches d’illustration, les arts visuels, les arts plastiques, parce qu’en fait, c’est le même système. À travers trois formules que j’ai décidées de mettre en place, j’indique dix séquences, je peux donner dix séquences de mon programme qui sont – de tête – la compréhension, l’écosystème de l’art et de la création, comment on présente son travail et ses recherches artistiques ? Comment on met en valeur sa documentation visuelle et textuelle, c’est à dire le portfolio et le CV ? Est ce qu’ensuite, on peut avoir des stratégies de communication qui sont ciblées, efficaces. Parce qu’en fait, c’est tellement important. Moi, j’ai eu beaucoup d’expositions grâce à Instagram.

Camille Bardin

Mais bien sûr !

Floryan Varennes

Et donc la communication, c’est essentiel. Donc ça fait partie, c’est le quatrième axiome de mon programme. Ensuite, il y a trouver et répondre aux différents appels à projets. Ça aussi, on ne me l’a pas dit en école d’art. Qu’est ce que c’est qu’un appel à projet ? C’est lourd. Moi, j’ai vite pris le pli. Ensuite, comment on acquiert un positionnement et comment on organise son temps de travail ? Là, c’est quelque chose de très compliqué et qui, en même temps, pour les gens organisés, naturellement, il n’y a pas de souci, mais les personnes qui ont plusieurs choses en tête, qui veulent faire plusieurs choses en même temps à la fois, ça peut devenir compliqué. Moi, je donne beaucoup de conseils et pas que du conseil d’ailleurs, je donne aussi des… J’essaye de donner une formation à s’appliquer à sa vie de tous les jours, à avoir une espèce d’assise de travail. Ensuite, aussi hyper important, rechercher des financements, des aides et des partenariats. Puisque la DRAC nous aide beaucoup, l’État nous aide parce qu’on a quand même beaucoup d’argent public, mais il n’y a pas que ça. Il faut aussi des financements privés. Moi, j’essaie aussi dans mon travail de faire beaucoup de partenariats. On y reviendra, je pense, avec des manufactures, avec des entreprises. C’est aussi de la recherche, c’est du temps, c’est expliciter qui je suis, pourquoi je suis là, pourquoi je fais appel à eux. Mais ce n’est pas une obligation dans le travail d’artiste. Le huitième axiome, c’est conditionner, ordonner et agencer son travail. Parce que c’est bien beau de créer des pièces, mais on en fait quoi ? On fait quoi ? On les met où ? Qu’est ce que tu en fais ? Où tu les stocks ? Comment ?

Camille Bardin

Quand tu payes déjà 800 balles, un 15 ou 20 mètres carrés, qu’est ce que tu fais derrière pour ta sculpture ?

Floryan Varennes

La moitié des artistes pasticiens se trouvent à Paris, mais l’autre moitié sont en région. On n’a pas les mêmes prix, mais il y a des problématiques qui sont différentes. En neuf, il y a instauré une médiation et un projet pédagogique artistique. Moi, ça, on me le demandait pas quand j’ai commencé il y a huit ans. Et maintenant, dans tous les appels à projets, il y a toujours « Délivrer votre message », « faire une conférence ». Ça peut être difficile pour certains artistes qui ont du track ou qui savent très bien expliquer leur travail, mais devant le grand public, employer des termes différents, être naturel, sincère ou au contraire avoir une terminologie différente, comment on fait ? Il y a des clés aussi, il y a des conseils, des choses. Et enfin, le plus dur, connaître les bases du statut d’artiste-auteurice et créateurice. Moi, ça m’a mis un an à écrire ce programme. J’ai essayé de trouver tous les angles morts, vraiment les pas de côté, puisque c’est quelque chose que j’ai vécu, que j’ai subi aussi. Employons ce gros mot, « subi ».

Camille Bardin

Oui, quand tu as l’impression d’être à côté de la plaque et que tu ne comprends rien et qu’en plus, ça t’impacte concrètement… Tu subis !

Camille Bardin

Et ça, ça a été ce programme, il en existe d’autres à des prix différents, des associations aussi qui font ça. Mais après, c’est mon point de vue que j’essaye d’amener. C’est des recherches organisées qui sont ponctuées. C’est vraiment aussi ce programme, cette formation, ces questions, l’échange. Il y a beaucoup d’apports de connaissance que j’essaie de donner. Le statut aussi, c’est complexe, mais dès qu’on a compris les rouages, ça roule. Et les appels à projets, c’est pareil, c’est la même chose.

Camille Bardin

Non, mais c’est vraiment des choses à acquérir. Une fois qu’elles sont acquises, c’est bon. En plus, on commence à construire tout un stress autour de ça parce que ça nous semble tellement loin. C’est un vocabulaire qui est tellement loin de nous.

Floryan Varennes

C’est un vocabulaire entrepreneurial, d’État. Et des charges à payer, des choses, mais en fait, il faut vraiment…

Camille Bardin

Il faut s’y coller.

Floryan Varennes

Oui, mais il faut déconstruire. C’est normal, ça fait peur pour un ou une jeune adulte de se prendre ça en pleine face juste après l’école d’art, mais on y va tout doucement, pas à pas, step by step. Chacun prend son temps comme il peut, comme il veut ou comme il ou elle le veut ou comme il ou elle le peut. Cette formation, petit à petit, je la donne dans des écoles d’art, en one by one aussi. J’espère que ce programme va juste apporter une pierre à l’édifice en donnant des conseils et aussi en désacralisant le métier d’artiste.

Camille Bardin

Tout ça nous amène à la dernière question de PRÉSENT.E, la fameuse, sur le statut d’artiste, justement. Du coup, je te la pose. Est-ce que tu réussis à vivre de ton travail d’artiste et comment, surtout, tu réussis à vivre de ton travail d’artiste ?

Floryan Varennes

À moitié. Je dégage un chiffre d’affaires qui me permet de vivre…euh, survivre. Assez difficile. Déjà, ma pratique, moi, je n’ai pas d’atelier, donc je n’ai pas à payer d’atelier. J’ai une pratique dite « en résidence », c’est à dire que j’essaye de faire à peu près entre quatre et six mois de résidence par an.

Camille Bardin

Ah Oui !

Floryan Varennes

J’essaye entre une à trois résidences par an. C’est épuisant parce que je change de région, parce que je vois d’autres instances, je travaille avec d’autres centres d’art, mais en même temps, c’est hyper stimulant parce que je rencontre d’autres personnes. Mon travail prend des axes différents et c’est comme ça que je me paye. C’est avec des droits de monstration, des bourses de production, des bourses de résidence. Et ça me permet aussi de travailler avec d’autres entreprises. Moi aussi, c’est très important. J’ai un travail qui est très lécher. J’essaye d’avoir un travail qui est très lécher, qui est vraiment compact, qui est, je n’aime pas le mot designer, mais qui est très « fini ». Oui, c’est ça.

Camille Bardin

Et en plus, ça va complètement à rebours d’une certaine esthétique aujourd’hui très contemporaine qui vont être une esthétique de la débrouille, etc. Et toi, tu vas vraiment à l’encontre de ça. C’est impressionnant.

Floryan Varennes

Complètement. C’est vrai que l’esthétique depuis 2010, 2012, c’est une esthétique très déconstruite, très schlag, très grung où vraiment on recompose des matériaux complètement différenciés. Et moi, au contraire, je vais finir le matériau, je vais le polir, le rendre presque usiné alors que c’est pas du tout le cas. J’essaye de donner cette illusion de l’usinage alors que pas du tout. Je travaille avec beaucoup d’entreprises, avec le CIAV, le Centre international d’art verrier de Meisenthal. Je fais des dossiers pour avoir des subventions, pour ensuite travailler avec le CIAV pour produire des pièces. Je travaille avec des entreprises aussi sur le cuir. J’ai beaucoup questionné ce rapport avec le cuir. Je me suis dit « C’est pas possible. » Iels m’on expliqué que c’était des animaux qui sont pas du tout tués pour le cuir. C’est qu’ils ont été tués pour être mangés. Et ensuite, toutes les parties se gardent et sont recyclées. Et j’étais là « OK ». Ça m’a posé beaucoup de questions au début. Je les ai bombardées de questions, ces entreprises là. Et en fait, il y a une éco-conception derrière. Et pour eux, pour elles et eux aussi, c’est « Comment récupérer ce matériau, comment faire attention et aussi avoir un point de vue artistique. » J’ai été lauréat en 2021 de la résidence artiste en entreprise. Je devais travailler avec une entreprise sur le cuir, j’en ai travaillé avec trois pendant trois mois. Je travaille d’une manière différente, d’abord, des arts, puisque c’est aussi de l’artisanat, mais aussi de l’art et d’avoir un point de vue différent, d’y apporter aussi un savoir faire différent, parce qu’ils ont leur propre savoir faire. Et moi, je suis hyper intéressé par tous ces savoir faire ancestraux que je viens contrecarrer ou mettre en inclinaison avec des technologies beaucoup plus biomédicales, beaucoup plus contemporaines. Ce rapport là est très important dans mes résidences. J’arrive à me dégager un chiffre d’affaires en sachant que j’ai aussi beaucoup de frais annexes. À côté, moi aussi, je donne beaucoup de conférences. J’ai mon programme aussi que je commence à donner, qui est aussi une source de revenus, mais qui est moindre parce que je ne fais pas sécher les jeunes artistes. Le but, c’est de les aider autant que faire se peut et je voudrais qu’ielles s’en sortent le plus rapidement possible avec des clés en main directement. Après, j’ai d’autres boulots à côté, mais qui sont généralement liés à l’art, à la recherche. Mais le premier conseil que je donne, c’est être artiste, c’est une vocation. C’est un métier qui est pluridisciplinaire, qui est faire, mais il faut aussi savoir s’aérer la tête. Il faut savoir aussi avoir un boulot alimentaire qui nous permet le soir de ne pas y penser, mais qui permet d’avoir une stabilité financière. Moi, j’en ai eu très peu, puisque j’ai essayé de faire beaucoup de dossiers, beaucoup de résidences, de me nourrir vraiment très fortement. C’était pas de la débrouille dans ma vie privée. J’ai essayé vraiment, parce que je suis très organisé… Le fric, c’est hyper stressant. Il ne faut pas se leurer.

Camille Bardin

Clairement !

Floryan Varennes

Jeune artiste, plasticien, plasticienne. Chercheuse, chercheuse, c’est le nerf de la guerre. Payer son loyer, voire à bouffer, il ne faut pas se leurer. Les peintres, c’est acheter aussi ses toiles, la peinture, mais les sculpteurs, c’est incroyable, ça coûte hyper cher.

Camille Bardin

C’est ça.

Floryan Varennes

Ça coûte cher de A à Z, c’est à dire que ça coûte cher les matériaux, le stockage, comme tu le disais, etc. Et puis, c’est plus difficile à acheter aussi. Il y a tout ça. Il faut acheter les matériaux. Et puis moi, c’est pour ça que je fais beaucoup de mécénat de compétence. J’essaie de voir des entreprises et de leur dire « OK, vous avez droit, c’est une possibilité légale, de faire des mécénats de compétences. Il y a 66% qui sont défalqués par les impôts. Vous pouvez aider des jeunes artistes. Moi, il y a cette carte aussi. Je suis jeune artiste, j’ai fait mes études d’art en France, vous êtes une entreprise française. Qu’est-ce qu’on peut faire… ? » C’est simple, c’est du contact, c’est de la relation. Il ne faut pas avoir peur d’aller toquer. On se prend des vents. Moi, je m’en prends plein.

Camille Bardin

C’est normal. Moi, je pars du principe, je dis tout le temps ça au sein de Jeune Critique d’Art et ailleurs, je dis toujours « Tu as déjà le « non », donc va chercher le « oui ». »

Floryan Varennes

C’est beau. C’est vrai.

Camille Bardin

Mais en vrai, si tu ne demandes pas, tu es sûr que tu n’auras rien. Donc si tu demandes, au moins, tu te crées la possibilité d’avoir potentiellement la possibilité d’acquérir ce que tu veux acquérir.

Floryan Varennes

Il y a quelque chose qui fait la différence beaucoup, c’est la passion. Quand on est passionné par son travail, quand on arrive à délivrer un message… Parce qu’il y a de plus en plus d’entreprises qui font aussi appel aux artistes, qui font écologiquement, qui essayent d’avoir un bilan ou une empreinte carbone très faible, qui essayent de se poser de bonnes questions. Puisqu’en fait, là, notre génération est pleine de plusieurs raisonnements, de plusieurs émulsions très fortes sur nos rapports sociaux, catégoriques, écologiques. C’est aussi des choses qui traversent,  le monde des entreprises. Moi, j’ai aussi un travail… Attention, hein, quand je suis en résidence, je travaille tout seul ! 

Camille Bardin

Oui, on le sens. De toutes manières ton travail de recherche, t’es seul face à tes bouquins aussi.

Floryan Varennes

Oui. En résidence, c’est épuisant. T’es tout seul. Généralement, tu peux être avec une autre personne, mais t’es dans l’atelier pendant trois mois. Généralement, il y a beaucoup de très grosses résidences. J’ai fait aussi Delm, la maison des métiers du cuir, la MAGCP. T’es vraiment au milieu de rien. T’es face à toi même et en même temps, tes doutes, tes certitudes et comment travailler, comment pouvoir se dégager un revenu. Et puis, ne pas se faire marcher sur les pieds. Ça, c’est hyper important. Moi, c’est le premier conseil que je donne, travail alimentaire ou pas forcément travail… Mais d’avoir une source de revenus différenciée. Mais aussi, t’as un Bac+5. Hyper important ! C’est un master 2 européen avec les ETC, les crédits. Donc on a fait les mêmes études qu’une autre personne. On n’a pas un métier qui est visible, mais on a un métier qui est présent et présente.

Camille Bardin

Oui ! Ooooh, drop de mic ! Hahahaha Incroyable. C’était magnifique. J’en ai des frissons. Là, tu vas être très fier. Je crois que c’était la meilleure conclusion de tout le podcast. Je pense que tu seras le numéro 46. Je ne sais pas, on verra. Mais magnifique. Incroyable Ouhlalala ! Merci Floryan.

Floryan Varennes

Je t’en prie. C’est tellement important de nos jours. Je vais terminer aussi par ça : En 10 ans, le nombre d’artistes, de plasticiennes et de plasticiens, de chercheuses et de chercheurs a été multiplié par 10 en France. Par 10 ! C’est énorme.

Camille Bardin

Ah je ne sais pas…

Floryan Varennes

C’est énorme. 

Camille Bardin

Et il n’y a pas plus de place pour autant.

Floryan Varennes

Ben non ! Il y a des écoles d’art qui ferment, il faut en parler, il y a des centres d’art qui ferment. Heureusement, il y en a d’autres qui ouvrent. C’est des politiques publiques qui sont différentes, mais il faut être engagé et en même temps, il faut être aussi solitaire dans son travail et dans ses émotions, dans sa passion et comment on la délivre.

Camille Bardin

C’est ça. Merci beaucoup Florian. Je t’en prie. Merci d’avoir accepté mon invitation. J’étais hyper contente de… Travailler. (elle se trompe, puis se reprend) Oui, parce qu’on a bossé, mine de rien ! De discuter avec toi. Comme d’habitude, je vous donne rendez vous sur le compte Instagram de PRÉSENT.E (on parlait de communication, on y est !) Pour suivre toutes les actualités du podcast, n’hésitez pas également à vous abonner au podcast depuis votre plateforme d’écoute. Et enfin, je remercie grandement David Walters pour le générique. Je vous dis à dans deux semaines, mais d’ici là, je vous embrasse.

Floryan Varennes

Merci beaucoup Camille de m’avoir invité et à bientôt.

Camille Bardin

Des gros bisous !

Publié par Camille Bardin

Critique d'art indépendante, membre de Jeunes Critiques d'Art.

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