CARLA ADRA

Camille Bardin

Bonjour à toutes et à tous. J’espère que vous allez bien. Aujourd’hui l’épisode de PRÉSENT.E est consacré à l’artiste Carla Adra. (Jinggle : Mama de David Walters)

Camille Bardin

PRÉSENT.E est un podcast dans lequel je souhaite porter au jour ce qui vient en amont puis en aval de l’art contemporain. Mes questions portent donc rarement sur les œuvres en elles-mêmes mais davantage sur toutes les réflexions et les doutes qui gravitent autour de celles-ci. Car ici je m’intéresse d’abord à la manière dont la vie de mon invité.e impacte son travail puis à l’inverse à la façon dont son travail vient impacter sa vie. Dans PRÉSENT.E j’essaie de mener les conversations comme j’ai l’habitude de le faire en tant que critique d’art dans les ateliers d’artistes ou à la terrasse des cafés. Sauf qu’ici nous sommes enregistré.e.s et vous avez la possibilité de tout écouter.

Camille Bardin

En janvier dernier, je suis allée au Palais de Tokyo avec Claire Luna, une amie critique d’art et commissaire d’exposition indépendante. Claire voulait absolument voir la performance d’une artiste qu’elle aime beaucoup : Carla Adra. Sauf qu’à chaque fois qu’on demandait à quelqu’un ou quelqu’une notre chemin, iel était incapable de nous dire où nous pouvions la trouver. À force d’errer dans les allées bétonnées du Palais, nous sommes finalement tombées, si ce n’est sur l’artiste, sur une panoplie de sosies de celle-ci. Des performeuses coiffées et habillées comme Carla venue réciter à l’unisson, des paroles recueillies par l’artiste. J’ai adoré cette performance, alors quand j’ai vu que Carla exposait quelques semaines plus tard chez Valeria Cetraro, j’ai couru revoir son travail. À nouveau, s’échappaient de ses œuvres une multitude de voix… C’est pour parler de celles-ci que j’ai voulu que Carla Adra soit mon invitée aujourd’hui.Bonjour Carla… Merci d’avoir accepté mon invitation. 

Carla Adra

Bonjour Camille ! 

Camille Bardin

Ça va ?

Carla Adra

Ça va très bien.

Camille Bardin

Merci d’avoir accepté mon invitation.

Carla Adra

Merci à toi de m’avoir invitée. Ça fait très plaisir.

Camille Bardin

Je suis très contente de t’avoir avec moi aujourd’hui. Et pour commencer, est-ce que tu peux nous en dire un peu plus sur cette fameuse performance que tu présentais au Palais de Tokyo, s’il te plaît ?

Carla Adra

Oui, bien sûr. Cette performance s’appelle La famille du bureau des pleurs. Elle a eu lieu au moment de l’exposition qui s’appelle Le grand désenvoûtement, qui était curatée par Adelaïde Blanc et Guillaume Desanges. C’était une exposition qui a duré dix jours. C’était assez court comme moment, mais en même temps assez intense pour de la performance, puisque c’est une performance qui a duré dix jours non stop, de midi à 21 heures et en continu. On était à peu près six performeuses. Moi, je jouais aussi à l’intérieur. On était six performeuses qui se relayaient. On était tout le temps trois et on prenait des tours les unes après les autres, on se relayait et on allait à la rencontre des visiteurs et visiteurses. On leur proposait d’écouter une histoire. On avait des manteaux et sur notre manteau, il y avait une liste de titres. Il y avait 53 histoires et les personnes choisissaient un titre. À ce moment là, on se mettait à raconter une anecdote, une histoire. Je ne dis pas encore exactement ce que c’est, mais on commençait à raconter une histoire. Là, les deux autres performeuses se mettaient comme une sorte de chœur. On racontait à l’unisson la même histoire. J’avais choisi des personnes qui effectivement me ressemblaient, mais pour créer une espèce de trouble aussi au niveau visuel, où c’est comme une sorte de duplication, de duplicata de la même personne. Parce que les témoignages qu’on était en train de raconter étaient des témoignages qui venaient de personnes qui travaillent ou travaillaient au Palais de Tokyo et on incarnait ces voix. Il y a aussi cette idée de quelle est la voix qui appartient à quel corps. Et du coup, vu que c’étaient des actrices, des comédiennes, on est un peu des sortes de corps qui prennent la voix d’autres personnes. Et c’est aussi le but de jouer un rôle.

Camille Bardin

Et ce qui était impressionnant, c’est que, par exemple, avec Claire, on a commencé à parler avec une des comédiennes et à un moment donné, elle nous a demandé si on voulait une autre histoire. Il y avait deux autres comédiennes à côté de nous qui elles mêmes, étaient en train de parler avec d’autres visiteureuses. Ensuite, quand on lui a dit « On aimerait bien l’histoire numéro 15 – mettons. » Là, elle a sorti une espèce d’iPad, il me semble, ou en tout cas, voilà. Elle a cliqué sur l’histoire et en fait, elle a commencé à raconter cette histoire. Et là, les deux autres comédiennes se sont complètement arrêtées de parler dans leurs trucs et ont complètement arrêté leurs conversations et ont commencé, elles aussi, à raconter l’histoire numéro 15, la fameuse histoire qu’on avait choisie.

Carla Adra

En fait, on était synchro, on était tout le temps synchro, on avait tout le temps des oreillettes. Quand une lancait une histoire, ben nous, on les entendait et on était obligé de raconter ce qu’on entendait dans les oreilles. C’était le système informatique qu’on a mis en place.

Camille Bardin

Quelles étaient ces histoires du coup ?

Carla Adra

Du coup c’était dans le cadre de cette invitation, le grand désenvoûtement. En demandant d’une certaine manière de désenvoûter le Palais de Tokyo, ce qui est quand même assez énorme, comme dans l’idée de qu’est ce que ça veut dire aussi. Ce mot désenvoûtement, c’est assez déjà un peu compliqué aussi, puisque ça veut dire qu’ils sont envoûtés. Moi, je ne croyais pas forcément qu’ils étaient envoûtés. Je pense que juste, il s’est passé des choses et que les choses étaient dures et que ça a créé des non dits ou des problèmes ou des traumatismes et que ce n’est pas de la sorcellerie, ce n’est pas de la magie. C’est juste quelque chose de très concret et très réel. En m’interrogeant sur ces mots là, je suis partie un peu à la recherche de qu’est ce qui s’est passé. J’ai parlé avec la commissaire avec qui j’étais vraiment en lien, c’était Adelaïde. Adelaïde me disait « Il s’est passé des choses au Palais. Il s’est passé des choses au Palais. » Qu’est ce que ça voulait dire ? Je me suis dit : « On va faire une recherche, un peu de témoignage ». Finalement, c’est un petit peu ce qu’on est en train de faire là.

Carla Adra

On discute avec des micros et un enregistreur. Je me suis dit « Je vais rencontrer des gens du Palais de Tokyo et je vais leur demander de me raconter quelque chose qui s’est passé ici ». Mais après, comment arriver sur un truc directement intime, directement un peu bouleversant, faire sortir ce qui s’est peut-être mal passé ? Parce que c’est ça qui m’intéresse aussi. J’ai demandé à Adélaïde d’être le premier témoignage et qu’elle se confie sur ce qui s’est passé. Je ne savais pas du tout dans quoi je m’aventurais quand je posais cette question de base. Et donc, elle m’a confié ce premier témoignage. C’est ce témoignage là que je faisais écouter à tous les gens du Palais de Tokyo qui ont essayé ce projet. J’étais dans un petit bureau dans le Palais de Tokyo où je suis restée comme une sorte de micro résidence dans le Palais qui a duré deux mois, trois mois, sur une durée comme ça. Je n’y allais pas tous les jours, mais j’y allais quand même assez souvent, peut-être deux fois par semaine. Et du coup, je proposais aux gens d’écouter la première histoire et en écho, de me raconter la première chose qui leur venait à l’esprit, l’anecdote. Et c’est comme ça que j’ai récolté une cinquantaine de témoignages qui parlent de relations toxiques, de relations écrasantes ou juste de relations au travail avec des collègues. Mais ça peut aller… Ça peut aussi parler d’un sentiment un peu général de comment on se sent ou d’une anecdote assez précise. Mais ça va dans plein de registres différents parce qu’évidemment, cette première histoire fait écho à plein de choses différentes et on sort complètement du Palais de Tokyo. Du coup, c’est pas que des histoires qui appartiennent au Palais. C’est vraiment les gens qui ont travaillé au Palais, ce qu’ils ont pu vivre de similaire ou par écho à cette histoire principale. Et du coup, c’est quand même beaucoup d’histoires douloureuses. On est plus dans la douleur que dans le… Il y a peut être une ou deux histoires heureuses, mais…

Camille Bardin

Oui, il n’y a pas trop de fun, effectivement, là dedans. Mais en même temps, tu sens qu’il y a quand même un aspect qui est… Les gens larguent cette souffrance là, donc il y a quand même, j’imagine, quelque chose qui est presque de l’ordre du soin. Je ne sais pas si c’est le bon terme.

Carla Adra

Oui, en tout cas, ça fait du bien. Sur le moment, ça, c’est sûr que ça fait du bien de parler. Ça fait du bien de sortir ces anecdotes. Et puis des fois, c’est drôle. En fait, le sujet est sérieux, mais à la fin… Puis même la façon dont la performance est rendue, le truc un peu absurde où on parle toutes les trois en même temps et qu’on se ressemble, il y a des gens qui ont eu des fous rires, quoi, vraiment. Ça a créé plein d’émotions assez fortes. C’est vrai que des fois, les gens se mettent à avoir des fous rires, mais je sens qu’ils ne comprennent pas pourquoi ils ont leurs fous rires. C’est des fous rires nerveux des fois.

Camille Bardin

Oui, j’imagine. Ok, c’est ouf. Et du coup, ton travail arrive à un moment où l’on prend enfin conscience de la nécessité de prendre soin des paroles qui se libèrent et surtout du besoin d’accroître notre capacité d’écoute. Dans le bureau des pleurs, il me semble que tu fais du langage le lieu de la métamorphose, mais je voulais savoir de quoi ces paroles étaient capables selon toi.

Carla Adra

Prendre la parole et parler en son nom, ça permet d’être un peu plus soi dans le monde. C’est quand même pas facile. Je pense qu’il est rare qu’on nous donne la parole. Par contre, en tant qu’artiste, on nous donne souvent la parole, finalement. C’est aussi un endroit, un lieu qu’on prend, un endroit qu’on cherche et du coup, on va prendre la parole. Mais il y a des gens…

Camille Bardin

C’est presque une manière de la redistribuer, en quelque sorte, ce travail là ?

Carla Adra

C’est une manière de redistribuer et de partager aussi le fait de prendre la parole qui est finalement très agréable. Moi, je pense qu’il a été constructif pour moi et j’ai envie de partager aussi cette possibilité. Et puis, après, c’est aussi un cadre que je mets en place pour que les gens puissent parler de choses qui leur semblent importantes pour eux et qui sont importantes pour elleux. Mais c’est aussi un cadre qui permet de parler de leurs blessures ou de plaies aussi, sans forcément comprendre tout de suite que c’en est une. Et du coup, on va parler de quelque chose qui peut paraître peut être un peu insignifiant. Et ensuite, on se rend compte du poids, finalement, que cette petite histoire a pour notre vie en général. Après, moi, je la transforme. Disons que ce truc du soin, c’est vrai, je prends soin, mais je ne suis pas en train de la soigner. Je ne fais vraiment une différence. Je ne suis pas du tout psychanalyste ou psychiatre. Je prends ces paroles là et je les transforme en autre chose et ça fait circuler la parole, mais je ne suis pas en train de la… Je ne peux pas la soigner, par contre.

Camille Bardin

Tu prends pas un espace qui serait pas le tien. Tu la reçois et voilà. Justement, à la galerie Valérie Acétraro, tu montrais une vidéo dans laquelle, cette fois ci, les récits n’étaient pas anonymisés. Au contraire, c’étaient même les personnes à l’origine des histoires qui portaient elles mêmes leurs récits, ce qui est assez rare, je crois, dans ton travail, finalement. Ces personnes avaient toutes en commun le fait d’être des femmes de plus de 60 ans. Cette fois-ci, ton corps ou celui des performeuses n’était donc plus employé comme une caisse de résonance. Néanmoins, les auditeuristes, sans doute sûrement, ce n’était pas non plus de simples prises de parole. Tu ne montres jamais qu’une interview, qu’une simple interview. Tu agis toujours, comme tu le disais d’une certaine manière, sur les récits que tu reçois. Tu élabores un processus qui permettrait à la parole de devenir davantage performative, agissante. Là, en l’occurrence, tu as choisi de les faire parler au futur, déjà. Aussi, plutôt que d’employer la première personne du singulier, elles ont employé le « vous ». Pourquoi tu as mis en place toutes ces stratégies ? Est-ce que tu peux nous expliquer un peu ce projet ?

Carla Adra

Oui. Il y a deux choses. C’est que des fois, j’incarne des récits qui ne sont pas les miens, mais du coup, je les porte. Et puis des fois, c’est les gens qui portent leurs récits. Ça dépend, c’est vraiment… C’est soit en fait, c’est incorporer, c’est comment devenir l’autre ? C’est la question un peu générale de mon travail, mais des fois, c’est comment est-ce que je peux projeter des récits, mais à l’intérieur des propres personnes qui les portent. Et des fois, c’est moi qui me mets dans la peau au maximum, la peau de l’autre. Mais au final, c’est presque des fantasmes parce qu’on ne peut pas vraiment devenir l’autre. Donc après, c’est des questions un peu d’aller-retour, quoi. Entre l’autre et soi et comment on va dedans et ensuite comment on va dehors. Et puis on intervertit un peu nos corps. Et donc, je fais des fois des performances collectives et là, même si ce sont leurs propres récits, elles sont quand même en train de lire des textes à ce moment-là, des textes que finalement j’ai écrits, que j’ai écrits en les écoutant me raconter leur parcours de vie. D’abord, elles m’ont raconté leur vie au téléphone. Je les ai rencontrés, j’ai mis des petites annonces sur des sites Internet, senioravotresservices.com, j’ai trouvé quelques personnes, après des amis d’amis. J’ai fait tourner vraiment au maximum pour trouver ces femmes et qui m’ont contactées et du coup que j’ai recontactées. On a passé des moments au téléphone et puis finalement, elles ont accepté de partir dans cette aventure parce qu’elles étaient toutes amatrices. Aucune d’elles n’était jamais vraiment… À part une, mais sinon, les autres n’étaient jamais vraiment montées sur scène ou quoi. À partir de leurs histoires, je leur ai proposé ces textes qui sont tous écrits, en effet, à la deuxième personne du pluriel, « vous », et au futur. Parce que c’est une façon pour moi de les mettre aussi un peu à distance de leur propre vie et aussi de s’adresser à des spectateurices comme leurs prédisants leur futur, comme si c’étaient des oracles, mais des oracles de leur propre vie. Mais qui, d’une certaine manière, nous imposent presque leur propre passé qui devient notre futur. C’est aussi pour ça que je voulais travailler avec des personnes de plus de 60 ans, c’est que des personnes qui sont plus âgées, on va penser comme ça peut-être de prime abord que ce sont des personnes qui appartiennent plus au passé qu’au futur, alors que ces femmes, c’est notre futur. Enfin, on va toutes… Si on a de la… Voilà, en espérant ça, mais on va toutes et tous devenir plus âgé·es. C’était en même temps qu’une résidence avec des astrophysiciens et des astrophysiciennes. Moi, je bossais avec un astrophysicien qui travaillait sur les ondes gravitationnelles. On parlait de ce rapport au temps et comment est-ce que lorsqu’on regarde les étoiles… Lui, il scrute le ciel. En scrutant le ciel, il découvre le passé. Et une sorte d’inversion comme ça du temps, plus on va dans le futur, plus on va dans le passé. Ce qui nous retourne un peu. Mais je me suis dit en fait, en interrogeant des femmes qui ont plus de 60 ans, qui nous racontent ce qui s’est passé, je pense que ça peut nous éclaircir pour notre futur. Et en vrai, le truc assez commun, il y avait plein de trucs en commun qu’elles avaient et ça, c’était presque un peu troublant. Comme on se rendait compte que la plupart se retrouvaient… Je veux pas dire la plupart, leur mari les avait trompés. Il y avait beaucoup d’histoires de tromperie.

Camille Bardin

J’avais été étonnée, effectivement, en regardant la vidéo, d’à quel point les hommes prenaient de la place dans leur vie. C’est que ça commençait toujours sur « mon père nanani nanana, mon mari nanani nanana » et ça m’avait troublé à ce moment là !

Camille Bardin

Toujours dans la galerie Valéria Cetraro, il y avait ces phrases accrochées sur le mur, sur des feuilles froissées. Il y avait des phrases écrites à l’ordinateur et ensuite des phrases manuscrites avec plein de fautes d’orthographe parce que c’était des enfants qui les avaient écrites. Avec un poignet un peu tremblant. Il y avait par exemple quelqu’un qui disait « J’ai peur de parler » et un enfant qui répondait « Parle quand même ». « Je suis capable de m’intégrer. Réponse : Pour se cacher ? » ; « Je suis lesbienne. Réponse : De quelle fille ?» (C’était mon préféré, évidemment.) « J’ai honte de mes mains. Réponse : Mais quelles mains ? Droite ou gauche ? » avec des petits carrés comme on faisait quand on demandait à quelqu’un s’il voulait bien sortir avec nous. Et il y avait demandé, précisé à la personne si elle pouvait cocher si c’était la main droite ou la main gauche. Ces phrases, on pouvait les lire juste à côté du film que tu présentais chez Valéria Cetraro. On se rend compte qu’il y a plein d’interlocutoristes dans ces phrases là. Comment ça s’est passé ce projet ? Quelles sont ces voix cette fois-ci ?

Carla Adra

Ça s’est passé pendant une performance. C’était sur une journée, une soirée même. C’est en effet des enfants, quatre petites filles qui ont répondu à ces phrases qui étaient énoncées par deux adolescents avec qui j’avais travaillé et moi. Ces deux ados, c’était Paul et Amici, ils ont écrit leur honte et moi aussi. On a mélangé nos hontes, on a écrit sur des petits papiers nos peurs aussi. On les a mis dans une sorte de bol en face de nous et après on se les ai lues et après on en a choisi, sélectionné les plus importantes et on les a imprimées et mélangées sur ces feuilles A4. Et j’avais dit à Paul et à Amici : « Vous allez les lancer, vous allez attaquer les enfants, vous allez en faire des boulettes de papier et vous allez lancer aussi et ça va tomber sur des enfants et on verra bien comment ces enfants réagissent. » Je n’avais pas du tout prévu vraiment ce qui allait se passer, mais c’était un peu la magie de la performance. Des fois, on peut mettre en place un cadre et voir ce qui se passe. Ça peut faire de belles choses comme ça peut aussi rater, mais il faut prendre des fois le risque. Et de l’autre côté, j’avais dit à ces quatre petites filles qui ne savaient rien. J’ai juste demandé aux parents de les amener et je leur ai dit « Je vous ai préparé des boucliers. » C’était les boucliers qui étaient aussi dans l’expo. « Vous allez vous armer de ces boucliers et vous allez vous préparer à une attaque de boulette de papier. » Du coup, il y avait comme les deux clans qui étaient prêts. Ça se passait dans une installation au Frac Champagne Ardenne. C’était l’installation de Ouassila Arras. Elle avait fait un mur de parpaings qui était collé avec du henne. Il y avait aussi plein de henne au sol aussi. Donc il y avait une matière assez colorée. Tout le monde était taché de toutes ces couleurs à la fin. Mais du coup, il y avait ce mur. Pour moi, ce mur symbolisait aussi beaucoup de choses. Je l’ai pris à ma manière aussi, mais c’était une sorte d’endroit. Comment passer à travers le mur et comment dépasser ses propres problèmes et hontes. Les deux ados ont lancé les boulettes au moment de la performance et les petites filles ont commencé à se protéger. Elles ont ouvert les boulettes, elles se sont rendues compte qu’il y avait des messages. Elles se sont demandées « Mais il y a des messages dedans ? Est ce qu’on peut répondre ? Est ce qu’on peut avoir un stylo ? » Je ne suis pas sûre si elle savait toutes écrire. En tout cas, il y en a une qui a pris le rôle de la…

Camille Bardin

De la dactylo.

Carla Adra

Oui, dactylo, c’est ça. Et qui s’est mise à répondre aux messages. Elles se sont toutes données un rôle. Il y avait une qui protégeait, l’autre qui répondait, l’autre qui était la factrice. Elle reprenait le message et elle le relançait de l’autre côté du mur. En fait, elles se sont vraiment activées.

Camille Bardin

C’est ouf…

Carla Adra

Oui, c’était très très touchant et en même temps évident aussi. Elles avaient vraiment raison de le faire. Après, ces morceaux de papier, je les ai gardés. Et ces réponses, je trouve que c’est vraiment une parole que là, les enfants ont prise, que ces petites filles ont prise. Elles ont vraiment dit des réponses très, très justes. C’est pas du tout si naïf que ça, c’est vraiment…

Camille Bardin

Clairement. Je citais un des trucs : « Je suis capable de m’intégrer » et la réponse de la petite fille, c’est « Pour se cacher ? » Et juste ça. J’en parlais avec Valeria, on les lisait ensemble et on se disait : « C’est quand même ouf. Ça pourrait être une réponse hyper philosophique. C’est hyper impressionnant. » Et même le « Je suis lesbienne. Réponse : De quelle fille ? » On s’attendrait à un truc peut être venant d’un adulte de « C’est pas grave, je t’accepte. » Et là, cette naïveté dans la réponse, juste « De quelle fille ? » 

Carla Adra

Y a une autre réponse, c’est « OK. » Sur le coup, elle demandait aux adultes autour d’elle « Ça veut dire quoi lesbienne ? » Iels lui ont dit : « Ben c’est qu’elle aime une fille. » Du coup, elle était là « OK, super. On passe à autre chose. » Génial.

Camille Bardin

Cool pour toi !

Carla Adra

Cool pour toi. Pas de jugement.

Carla Adra

Des fois, on devrait un peu plus devenir pote avec les enfants.

Camille Bardin

Clairement, ça solutionnerait pas mal de trucs finalement !

Carla Adra

Je pense, pour de vrai.

Camille Bardin

En ce moment, tu présentes une exposition à Montpellier dans le cadre du Prix Mécène du Sud. L’exposition s’appelle « Ça te colle à la peau. » Je ne l’ai pas vue. Tu m’as un peu teasée quand on échangeait sur Instagram, mais tu m’as dit notamment que la pièce principale de cette exposition, c’était une chanson. Je n’en sais pas plus. Là, vraiment, à toi de me présenter l’exposition qui est disponible, presque… est visible jusqu’à quand ?

Carla Adra

Jusqu’au 10 juin.

Camille Bardin

10 juin, OK. Les auditeurices auront le temps d’aller la voir.

Carla Adra

Ouais, si vous êtes dans le Sud ! Le principal, c’est une chanson mais c’est aussi un film surtout. C’est un clip. Au début, même si l’idée, c’était plutôt le clip. Non, c’était plutôt le film. Et après, le film, il fallait faire une BO, en discutant avec le commissaire de l’exposition, c’est Raphaël Brunel. Et en discutant avec lui, on a trouvé l’idée de faire une chanson. Et après, je me suis dit : « En même temps, oui, j’ai écrit des chansons, j’aime bien chanter. Ok. » Et c’est aussi un film dans lequel je joue. C’est un projet où vraiment, pour moi, je me mouille. Vraiment, je fais un peu de tout. En même temps, j’ai été aussi très entourée dans ce projet. C’est un projet qui aussi centralise peut-être beaucoup de choses par lesquelles je suis peut-être passée ces derniers mois, parce qu’il s’est passé quand même beaucoup de différents projets. Là, je parle de manière plus personnelle, mais j’avais peut être besoin aussi de me recentrer et de parler des effets que ça peut produire aussi, d’incarner des rôles, de porter la parole de l’autre, de se mettre dans des peaux qui ne sont pas les siennes et de faire sortir ça. Du coup, je parle là un peu plus en mon nom aussi dans ce projet.

Camille Bardin

C’est intéressant ce que tu dis… Parce que je ne t’ai pas… Je n’ai pas écrit de question à ce propos, mais justement, je me demandais… C’est un truc dont je parle beaucoup avec des ami·es quand je parle de PRÉSENT.E. Là, notamment, je suis dans une phase où j’enregistre énormément d’épisodes de PRÉSENT.E et je disais que j’avais une inquiétude dans ces cas là, c’est de devenir trop pleine et d’avoir trop de récits en tête et de ne plus être capable aussi de recevoir justement et correctement la parole de celles et ceux qui viennent me parler. C’est quelque chose que tu retrouves… J’ai aussi signé une enquête sur des violences sexuelles et sexistes et pareil, à force de recevoir énormément de récits et aussi des récits parfois très lourds. Des fois, il y a une espèce de surplus, tu deviens une espèce d’éponge trop pleine et tu es plus capable d’emmagasiner quoi que ce soit. J’imagine que dans ton travail, c’est ce que tu disais finalement…

Carla Adra

Je pense qu’il faut faire attention à ça et savoir qu’en fait, il faut mettre sa propre limite, savoir à quel moment, qu’est ce qu’on fait aussi de ces récits. Et après, si on passe beaucoup de temps comme toi à enregistrer les gens, à écouter des… Après, s’il y a de toute manière un endroit où ça nous revient parce que finalement, c’est un travail, que le but est de pouvoir… Tu sais pourquoi tu le fais aussi. Donc ça permet de l’encadrer. Mais c’est vrai que je pense qu’arriver à un moment, on peut aussi prendre une pause là dedans et se dire « OK, alors du coup, comment est-ce que… » Sans forcément penser à ce que les personnes ont dit, mais plutôt se dire « Comment est-ce que là, je me sens. Et là, c’est à mon tour d’exprimer des choses, de prendre un peu des fois la relève. » Moi, j’avais mis en place quand même ce système au Bureau des Pleurs, quand j’enregistrais la parole des gens et que je la redisais à travers mon corps, c’était aussi pour le faire de manière presque un peu littérale. J’écoute et après je redis et comme ça, ça me traverse. Il ne faut pas le garder à l’intérieur. L’idée, c’est qu’il faut vraiment se laisser traverser. C’est que ces témoignages, il faut les laisser passer, il ne faut pas les garder. Et après, je pense aussi quand c’est des inconnus, on garde beaucoup moins. Je sais que moi, je l’efface un peu et en tout cas, il me traverse plus quand c’est des personnes que je vais revoir, quand c’est des amis et tout, là, c’est différent. Là ça touche. Tu peux pas trop le sortir, moins le sortir en tout cas. Mais bon. Et donc.

Camille Bardin

Et du coup, ce clip, cette chanson ?

Carla Adra

Oui, on est là.

Camille Bardin

Dans laquelle tu parles de toi d’une certaine manière ?

Carla Adra

En fait, non. Mais je sais que le fait de porter… Oui, je parle un petit peu de moi, mais après, pas du tout. Je parle pas vraiment de moi, mais je pense qu’on peut trouver pourquoi est ce que j’en parle. Mais c’est surtout, j’incarne beaucoup. Dans ce projet, je fais beaucoup de choses et du coup, en tout cas, le… Donc, ce projet s’appelle « Ça me colle à la peau ». Si je reprends des paroles de la chanson : « C’est l’uniforme qui efface ta voix sous l’image d’un faux semblant de toi.» C’est un personnage, en fait. Ce clip, c’est un personnage qui traverse plusieurs peaux et chaque peau a un peu une fonction. C’est plutôt comme des métiers différents par lesquels le personnage passe. Au début, c’est une écuyère. Ensuite, c’est une bricoleuse. Ensuite, c’est une architecte. Ensuite, c’est une chicha girl, une propriétaire d’un bar à chicha qui est devenue une barque à chicha. En fait, ses différentes fonctions étaient les différentes fonctions qu’avait le bâtiment mécène du Sud. C’est une sorte de twist comme ça de comment on personnifie un lieu et ouais… Et du coup, j’ai souhaité intervertir ma peau avec le récit du lieu. Donc là, c’était vraiment encore une fois une rencontre ou une idée de rencontrer et de devenir l’autre. Seulement là, je suis devenue le lieu, l’histoire du lieu. Et en même temps, le lieu, lui, me prête ses murs pour que j’expose. On est dans une relation très, très poreuse. Ça parle aussi de métier, de comment est ce qu’une fonction… C’est une thématique que je trouve importante parce que c’est quelque chose qui a pu me toucher, en tout cas, et je vois qu’il y a toujours vraiment plein de personnes autour de moi. Comment est-ce que la fonction ou le métier qu’on fait peut venir à nous effacer aussi ? C’est comme le fait de prendre la parole et de parler en son nom. Il y a des fois des gens, on les entend parler, on voit qu’ils parlent plus avec le langage de l’institution qu’avec leurs propres mots. Donc, en gros, on capte qu’en fait, l’institution les a bouffés. Mais c’est le cas, je pense qu’au bout d’un moment, à force d’être dans un rôle, on oublie qui on est et ça peut provoquer un vertige à un moment ou en tout cas, une perte de qui on est, de notre identité. Oui, de notre identité. Et ça, c’est quelque chose par lequel que je suis passée. Du coup, j’arrive peut être à avoir du recul vu que j’ai travaillé là dessus et du coup, je peux maintenant en parler. Il y a peut être ça, disons.

Camille Bardin

C’est très intéressant.

Carla Adra

Hahaha !

Camille Bardin

Oui, c’est vraiment intéressant. Oui, effectivement. Tout ce verbiage aussi que tu viens intégrer et dont tu te rends même plus compte. Et même, je pense, quand tu vas à une soirée où tu connais personne, c’est un peu la première question, ce que tu fais dans la vie et comment ça va construire ton identité…

Camille Bardin

Finalement, ce que je trouve intéressant dans ton travail, c’est que souvent, les récits s’intervertissent. Comme on l’a vu, les voix que tu recueilles sont souvent anonymisées, ce qui imiscie ici un trouble dans le langage et fait de ces récits, une sorte de patrimoine commun aux acteuristes d’un même système. Néanmoins, comment fais tu pour ne pas abîmer ces récits ? Justement, on sait à quel point l’art contemporain peut se réapproprier des voix pour mieux les dépolitiser, capitaliser sur celles-ci. Comment fais-tu pour protéger les personnes qui te confient leur histoire et prendre soin finalement de ces récits ? C’est une vraie question ! Ce n’est pas une question piège. C’est une vraie question.

Carla Adra

Merci. C’est une vraie question et c’est important enfait… Parce que je me la pose aussi. Je pense qu’il y a plusieurs choses. C’est qu’il y a une intention, déjà, dans la façon… Qu’est ce qu’on fait de ces récits ? Quelle est l’intention principale ? Tout à l’heure, même avant de commencer la discussion, on parlait de la gentillesse et en fait, ça peut avoir l’air un mot un peu… Qui a l’air un peu bête comme ça, mais en fait, je pense qu’il y a quelque chose de… Qu’au contraire, en fait, la gentillesse, ça peut devenir aussi assez politique et ça peut devenir quelque chose de s’engager en fait dans quelque chose de gentil. On utilise beaucoup le mot bienveillant, maintenant ça devient n’importe quoi, mais ça peut aussi avoir une… D’emmener la personne vers quelque chose qui lui fait du bien. Ça, je pense que déjà, ça se ressent dans le corps, dans le cœur, dans l’intention qu’on met dans la situation et de prendre toutes les précautions possibles pour ne pas abîmer la personne ou faire attention tout le temps. Est ce que là, on est en train d’aller un peu trop loin ou toujours poser la question après et toujours, si jamais ça va trop loin, je vais juste dire tout ce que je peux pour que la personne aille mieux. Sans essayer de la soigner, c’est plutôt parce que c’est absolument pas mon travail. Le truc qui est important quand même, quand on écoute quelqu’un et qu’on a envie de donner à entendre sa parole, c’est aussi de pas seulement prendre un petit morceau. Ce n’est pas juste de prendre un truc qui paraît un peu stylé et de prendre ça et de juste en faire quelque chose. Je pense qu’il faut avoir quelque chose d’un peu entier et aussi que ça devienne…. Enfin presque de mettre encore plus en valeur ce que la personne a dit. C’est vrai que des fois, je m’arrête pas à la surface un peu de… On va peut être creuser au maximum, mais même si la réponse dure 20 minutes ou une demi heure, on va la mettre en entier. Je pense que ça peut… En tout cas, dans le bureau des pleurs, c’était ce que j’avais fait. Oui, des fois, la parole a besoin d’être dite et ça dure et ça dure. C’est comme ça. De ne pas avoir peur de dire « Lâche le truc. » Du coup, de maximiser presque le problème. C’est ça. Pas de maximum, mais d’aller… Pas d’en faire quelque chose de plus grave que de ce qu’il est, mais c’est juste… De le…

Camille Bardin

Prendre en considération, peut être ?

Carla Adra

Ouais, tout en considérant, d’être dans un truc, dans quelque chose d’un peu plus large, de le prendre de manière entière et de pas le transformer. Parce que le fait que je récolte beaucoup de témoignages qui peuvent être pas très agréables ou des injustices ou des choses qui nous mettent en colère et tout. Des fois, moi, j’ai une sorte de surcharge. Je vais avoir 300 témoignages de gens qui me racontent leurs injustices et tout. C’est beaucoup, mais d’un autre côté, ça a besoin d’être entendu de cette manière là aussi. Pour moi, c’est quelque chose qui dépasse les gens. C’est aussi mettre en valeur, finalement, la façon dont on vit aussi ces injustices qui nous dépassent.

Camille Bardin

Le système au delà même des… C’est pour ça que finalement, l’anonymat, effectivement, j’imagine qu’il est là pour protéger à certains endroits, mais il est aussi là pour montrer que finalement, c’est certes des histoires intimes et individuelles, mais en fait, c’est des histoires qui sont la somme d’un système.

Carla Adra

Oui, c’est aussi ça. C’est aussi dénoncer le fait qu’il y a une sorte de surcharge de tout ça, qu’il y en a beaucoup trop et qu’il y a besoin aussi peut-être de le faire entendre de cette manière là aussi, que d’arriver à le… En tout cas, c’est ce qui se passe. C’est pas forcément une manière de le changer ou encore une fois de le… C’est pour ça que je dis presque maximiser au lieu de « minimiser », je veux pas… Mais c’est plutôt le faire sortir parce qu’en fait, aujourd’hui, c’est énorme le nombre de gens qui ont besoin de parler. Ça a toujours été le cas, mais en tout cas, c’est énorme le nombre de gens qui ont besoin de ça. C’est une urgence presque.

Camille Bardin

Complètement. Oui, peut être que dans « maximiser », il y a aussi le fait de dire… Souvent, quand on a été victime de quelque chose, on a tendance justement à le minimiser ou de dire « En fait, ce terme « victime », on a du mal aussi à l’employer parce qu’il draine tout un tas de considérations, etc. Et d’a priori. Et du coup, de dire « En fait, là, t’as le droit de souffrir de ça ou t’as le droit… C’est une mauvaise expérience, en fait. » Et tu peux en parler. Je pense qu’effectivement, c’est important.

Carla Adra

Tu peux exprimer à quel point c’est grave.

Camille Bardin

C’est l’endroit. Même si… Mmh…

Carla Adra

Je pensais à un autre projet.

Camille Bardin

Vas-y. Tu peux en parler !

Carla Adra

Je peux en parler ?

Camille Bardin

Bien sûr.

Carla Adra

Mais parce que c’est quand même le projet le plus… Vu qu’on parle beaucoup de parole et de cette partie de mon travail plus autour des témoignages, mais d’ailleurs qui tournent… Je travaille pas que autour des témoignages, mais en tout cas, la parole est quand même beaucoup au centre. Mais là, il y avait un projet quand même que j’ai pas trop… Il y a un projet que j’ai fait en octobre avec le Marina Abramovic Institut et j’étais à Amsterdam dans le Théâtre Carré et on faisait six jours de performance non stop. Et là, je pense que ça, c’est le projet le plus lourd en termes de témoignages que j’ai récolté et redis. Pendant six jours, de 17h00 à minuit, je passais performer. On était tous dans des performances très intenses, chaque artiste. Et là, je proposais aux gens de venir me donner à entendre une histoire qu’ils avaient vécue. La thématique, c’était peut-être les histoires tristes. Ça l’est devenu. Mais au début, je leur faisais écouter un témoignage, comme ce que j’ai fait avec la famille du bureau des Pleurs. Je leur faisais écouter un témoignage – qui là a parlé quand même de ma vie, d’un problème familial assez précis. Et en fait, les gens ont donné leurs propres échos et leurs propres histoires. Là, je crois que j’ai jamais entendu autant d’histoires tristes de ma vie. En cinq jours, j’en ai entendu 250, j’en ai enregistré, mais des trucs complètement dingues, vraiment très, très douloureux. Les gens venaient les uns après les autres et ils me racontaient l’histoire. Moi, mon processus, c’était : ils me racontaient, je les enregistrais et juste après, je leur proposais de me filmer et je redisais leurs paroles à travers… C’était du coup fou parce que les gens se réentendaient à travers moi devant eux et ils prenaient genre… Ils reprenaient leur histoire ! Moi, j’étais juste une sorte de passeuse d’histoire, de leurs propres récits. Je me suis rendue compte aussi du nombre de personnes qui vivent avec des choses, qui sont autour de nous comme ça tout le temps, mais on ne se rend pas compte. Dès qu’on rentre un tout petit peu dans l’intime, tout le monde a des choses très lourdes à partager. Mais là, je me suis rendue compte de la nécessité presque de ça. Les gens faisaient la queue pour raconter. C’était devenu presque bizarre. Les gens se sont même presque mis à genoux à un moment devant moi pour le faire, j’était comme une sorte de prêtre. C’était devenu complètement dingue. Une sorte de drôle de truc qui se met en place. Mais je trouvais ça… Là, c’est arrivé à peu à son maximum ce genre de projet. Et après, d’une certaine manière, moi, je fais un peu mur ou miroir, plutôt miroir, plutôt miroir, parce que…

Camille Bardin

Plutôt miroir, oui.

Carla Adra

Mais en même temps, les histoires, elles étaient très, très dures, mais elles m’ont pas affectée dans le…

Camille Bardin

Dans ton intimité.

Carla Adra

Ouais, c’était juste fou de voir les gens, comment ils avaient besoin aussi de se confier et qu’ils étaient prêts à se réentendre. Moi, je trouvais ça courageux.

Camille Bardin

Parce que souvent, je trouve que c’est presque le plus dur, puisque des fois, de parler, il y a une espèce de distance qui se crée. Souvent, quand il nous arrive quelque chose d’assez grave, je trouve que c’est une fois qu’on projette notre histoire dans la vie d’une autre personne, qu’on se dit « Mais en fait, c’est vraiment grave ce qui s’est passé. » Si c’était une amie à moi qui me racontait telle ou telle histoire qu’elle a vécue, je me dirais « C’est complètement fou. » J’imagine que c’est ça, finalement, presque le plus dur. J’imagine que je projette aussi des choses par rapport à ma vie. À ma propre intimité, mais je trouve ça assez hallucinant.

Carla Adra

Oui.

Camille Bardin

Oui, ça me fait penser… C’est d’ailleurs drôle puisque je vais l’interviewer. Je la recevrai dans PRÉSENT.E dans pas longtemps. Mais ça me fait penser au travail de Prune Phi qui avait tout un travail justement autour du deuil et de la réception du deuil et qui a créé une espèce d’entreprise de communication avec l’au-delà. Elle reçoit des messages du public, des messages qu’elle veut envoyer à des personnes défunte qu’elles aimaient beaucoup. Elle aussi racontait une anecdote assez similaire, de voir qu’il y avait des personnes qui étaient capables de larguer tout ça et qu’elle, elle se retrouvait, pour un projet artistique un peu… Pas démuni, mais justement très impressionnée de voir à quel point les gens pouvaient lui faire confiance et à quel point les gens en avaient besoin de tout larguer comme ça. Elle se retrouvait dans des moments extrêmement intimes, à recevoir des paroles très intimes, parfois très douloureuses, où les gens se mettaient à pleurer et tout. C’est hyper impressionnant.

Carla Adra

C’est impressionnant. C’est aussi un choix, je pense, à un moment. C’est pour ça que je me bouge pour faire attention, parce qu’en fait, si on ne l’a pas choisi et que ça débarque comme ça, ça peut être hyper compliqué.

Camille Bardin

Ah oui clairement, clairement. 

Carla Adra

C’est ce qui se passe. Ça me fait penser à… Je vais aller dans tout autre truc… Mais tu vois toutes ces résidences de médiation que font les artistes. J’en ai fait plein, mais médiation non, c’est pas vraiment ça. Je sais plus comment ils appellent. Ce sont des résidences avec un public précis. En tant qu’artiste…

Camille Bardin

Presque de la modération entre deux… ?

Carla Adra

Oui, c’est presque ça. Tu vas dans un EHPAD ou tu pars dans une prison et tu fais un projet. En fait, t’es absolument pas armé pour faire ça. Moi, des fois, je trouve que même si je vois beaucoup de gens et d’amis qui le font et qui y vont à cœur ouvert et qui reviennent, qui sont très touchées. Moi aussi, j’ai pu faire ce genre de choses, mais on n’est absolument pas armé pour ça. C’est là où ça me met un peu en colère aussi, c’est que si c’est choisi, tu vois, d’aller écouter la parole et de savoir comment on la gère et parce qu’en fait ça résonne avec notre propre histoire personnelle et qu’on sait pourquoi est ce qu’on veut accéder à tout ça. Et bien là, ça a du sens. Mais par contre, de projeter comme ça des gens qui ne savent pas ou même des éducs spé qui se retrouvent dans des IME, qui ne sont pas formés. Tu vois, des situations comme ça où tu n’es pas prêt à recevoir autant de…

Camille Bardin

De souffrance !

Carla Adra

Oui, de souffrance. Tu ne sais pas comment la gérer, ça devient dangereux. Je trouve que le mieux, c’est quand même de mettre en place un cadre qui sait que tu as une structure dans laquelle tu sais comment ça fonctionne. Tu mets ton propre cadre en place et du coup, tu sais comment te protéger. C’est un peu… 

Camille Bardin

Dans ces cas là, c’est important pour les deux personnes. Je me souviens d’avoir fait une formation justement pour recevoir la parole des personnes victimes de violences sexuelles et sexistes. C’est vraiment ça qu’on nous disait. Au début, je me souviens que je faisais des interviews qui duraient une heure et demie. Je les enchaînais, j’en faisais parfois quatre par jour et en fait je sortait mais lessivée ! Et j’étais au bout du rouleau. Et le problème, c’est qu’à la fin, t’as moins d’attention. Sauf qu’en fait, la personne est en train de te raconter une histoire qui est juste fondamentale dans sa vie, très douloureux. Donc, il est pas question à un moment donné de laisser ton esprit divaguer, de penser à ce que tu vas bouffer le soir. C’est que tu es obligé d’être là à 1000% avec la personne. Et donc, il nous expliquait justement dans cette formation tout le cadre qu’il est nécessaire de mettre en place. Donc ça va être une interview ou deux max par jour. Ça va pas dépasser l’heure, parce que sinon, dès lors que tu dépasses l’heure, justement, c’est normal, tu perds en concentration. Et tout ça. Et effectivement, tu te prépares. Donc là, moi aussi, je faisais mes interviews avec une autre personne. Donc aussi, quand justement, s’il y a un moment donné, ça devient trop lourd, tu peux te reposer sur l’autre et tout. Mais ce cadre là, justement, il est hyper important pour te protéger toi et aussi pour respecter la parole que tu reçois.

Carla Adra

Je trouve ça super que t’aies eu une formation. C’est pas forcément le cas à chaque fois qu’on fait ce genre de choses et c’est trop bien parce que là, tu sais, tu peux dire « Il faut pas que je dépasse l’heure. » C’est ça qui va faire en sorte que je vais pas me faire dépasser par ça. La chance aussi des projets artistiques, c’est que normalement, tu peux mettre ton propre cadre. Mais je trouve que ces résidences avec des publics, on te met pas forcément en garde sur cette histoire de cadre. D’ailleurs, tu mets pas forcément ton cadre, c’est souvent l’institution qui te le met ou alors ils savent pas trop non plus. On est dans des trucs comme ça… Donc bon, je pense que voilà… C’était mon petit moment…

Camille Bardin

Non, mais c’est hyper intéressant et ça nous mène à la dernière question de PRÉSENT.E que tu connais peut-être et qui porte sur l’argent. À chaque fin d’interview, je demande à mon invité si il ou elle réussit à vivre de son travail artistique. Le but, c’est pas justement de basculer dans l’intime. C’est toi qui, justement, choisis le cadre dans lequel tu veux répondre à cette question, mais en tout cas, quelles sont peut-être tes stratégies d’existence ? Les stratégies que tu mets en place pour être artiste et vivre en tant qu’artiste ?

Carla Adra

Ça a beaucoup évolué, donc je pourrais aussi parler de l’évolution, carrément. Parce que je pense qu’à la sortie d’école, c’est les premières questions qu’on se pose et tout. En tout cas, c’est même pas une question, il faut régler ça. Mais en tout cas, j’ai fait beaucoup de résidences, ce que je disais juste avant, ces résidences avec des publics. C’est aussi des formats qui te permettent d’avoir de l’argent ou t’es rémunérée. Ça donne envie aussi de faire ce genre de choses. Il y a des résidences aussi qui te permettent d’avoir des logements gratuits, d’avoir des bourses. Un an après l’école, j’étais au post-diplôme de Lyon. Du coup, je restais… Même deux ans, finalement, mais ça m’a permis d’avoir un logement, une bourse. Ça a été une manière de vivre. Je faisais aussi des résidences de médiation avec un FRAC. J’ai enchaîné des projets comme ça où je me suis quand même pas mal impliquée dans tout ce qui est avec des publics, des workshop. Et après, ça me plaît. C’est sûr que ça, c’est bien.

Camille Bardin

Ça fonctionne bien avec ton travail.

Carla Adra

Oui, voilà, ça fonctionne bien. Je me rends compte que finalement, ces projets là, ça a rarement été les projets avec lesquels j’ai fait une production qu’aujourd’hui je montre, parce que c’est pas des publics que j’ai choisis. Et donc en fait, au final, j’ai adoré bosser avec eux. Mais je pense que pour mon travail perso, c’est pas trop allé dans ce sens là, parce que c’était pas vraiment vers là où mon travail allait. Mais bon, j’ai aussi pris ça à ce moment là en me disant « De toute façon, c’est ça qui fait que je vais gagner de l’argent, donc je vais le faire ». Aujourd’hui, je comprends que c’est peut être un peu biaisé, que c’est des stratégies finalement pour avancer. En fait, j’ai quand même eu la chance d’enchainer des résidences jusqu’à septembre dernier.

Camille Bardin

Et là, t’as cumulé les expositions après. T’as enchaîné les expositions !

Carla Adra

J’ai enchaîné les expos. Donc là, c’est bon, j’ai mis… Enfin voila. Là, je peux vivre de ce que je fais. Mais bon, il faut bosser. C’est fou, il faut bosser comme une malade.

Camille Bardin

Et puis j’ai l’impression que c’est un peu cyclique. Tu vas avoir deux ans de prod à fond, six mois de monstration à fond, deux ans de prod et du coup, tu t’organises un peu comme ça.

Carla Adra

Ouais, je sais pas trop, peut être. C’est peut être ça qui… Attends, mais après bon, il y a eu des prod qui se sont faits en un mois, deux mois, enfin, t’as des trucs.

Camille Bardin

Oui, après, bien sûr. 

Carla Adra

T’as des temps limités.

Camille Bardin

Et des mon moment de rush, bien sûr. Merci Carla d’avoir répondu à toutes mes questions et d’avoir accepté mon invitation. Merci à vous, cher·es auditeurices d’avoir écouté cet épisode. Comme d’habitude, je vous donne rendez-vous sur le compte Instagram de PRÉSENT.E pour suivre toutes les actualités du podcast. N’hésitez pas également à vous abonner au podcast depuis votre plateforme d’écoute. Enfin, je remercie grandement David Walters d’avoir accepté que j’utilise sa musique pour le générique. Je vous dis à dans deux semaines, mais d’ici là, prenez soin de vous et je vous embrasse. Merci Carla.

Carla Adra

Merci.

Publié par Camille Bardin

Critique d'art indépendante, membre de Jeunes Critiques d'Art.

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